Sebta, Melilla et l’esprit de croisade

Mouna Hachim.

ChroniqueSebta et Melilla ne sont pas deux faits historiques isolés. Ils relèvent d’une ample dynamique d’expansion ibérique, où se conjuguent conquête coloniale, intérêts économiques et esprit de croisade.

Le 03/10/2026 à 12h05

«Je le dis à ceux qui veulent violer nos frontières et nos lois, que ce soit à Calais, à Lampedusa ou à Ceuta: ici, c’est l’Europe, c’est chez nous, et vous n’êtes pas les bienvenus.»

On croirait entendre un matamore d’un autre âge, mousquet en bandoulière et carte du monde approximative sous les yeux, confondant allègrement les continents.

Celle qui parle n’est pourtant pas un conquistador d’antan égaré sur les côtes du Rif, mais bien Marion Maréchal, politique française d’extrême droite qui, après avoir franchi les Pyrénées puis le détroit de Gibraltar, atterrit en hélicoptère sur le continent africain pour y dénoncer une «véritable invasion migratoire», tout en claironnant: «Ici, c’est l’Europe, c’est chez nous».

Géographiquement, c’est déjà faire fausse route. Historiquement, c’est comme qui dirait, prendre des vessies pour des lanternes.

Sebta n’est pas devenue européenne par une soudaine lubie de la tectonique des plaques. Le 21 août 1415, une flotte portugaise de près de 230 navires, transportant environ 50.000 hommes, traverse le même détroit et s’empare de la cité mérinide par la force des armes.

Pour le coup, c’est ce qu’on appelle une invasion.

Plus encore: une croisade.

Alors que la flotte portugaise se trouve toujours devant Lagos, dans la région de l’Algarve, le franciscain confesseur du roi, João Xira, accorde aux croisés en partance la rémission «de la coulpe et de la peine» (de la faute elle-même et du châtiment) sur l’autorité d’une bulle pontificale dont il donne lecture.

Si le texte de cette bulle n’a pas survécu aux vicissitudes des archives, la consécration pontificale reste, quant à elle, sans équivoque trois ans plus tard.

Dans la bulle Rex regum du 4 avril 1418, le pape Martin V accorde les privilèges de croisade à ceux qui y participeraient, appelle les princes chrétiens à seconder le roi du Portugal dans sa lutte contre les musulmans d’Afrique et lui reconnaît la possession de Sebta ainsi que celle des autres places qui seraient conquises.

Dans son ouvrage La Papauté et les croisades, l’historien Michel Balard relève à ce propos une annotation d’une main contemporaine qui ne laisse pas de doute sur la nature de l’entreprise: «cruciata —croisade— pour le roi du Portugal».

À son tour, le pape Eugène IV place Sebta sous la protection du Siège apostolique et de saint Pierre. Dans la bulle Etsi Cunctos de 1442, il la célèbre ainsi comme la «seule ville en Afrique, la troisième partie du monde» à confesser le nom du Christ.

Il faut dire que la conquête de la ville, joyau mérinide, a été accompagnée immédiatement de l’exil de ses habitants musulmans et juifs et de la christianisation de ses lieux de culte. À commencer par la grande mosquée, consacrée à l’Assomption de la Vierge et transformée en église, avant de devenir la cathédrale du nouveau diocèse.

Ce duo de la conquête et de la croix se poursuit à mesure que les Portugais et les Castillans poussent davantage leurs entreprises le long des côtes africaines et vers les contrées d’outre-mer.

En cette même année 1492, Grenade capitule, quelques mois avant que Christophe Colomb ne traverse l’Atlantique au nom des souverains de Castille et d’Aragon

Un nouveau monde vient de s’ouvrir aux ambitions coloniales des puissances ibériques, et avec lui, une question qui ne manque pas de piquant: qui pourra conquérir quoi dans ces vastes espaces peuplés de «nations barbares» en évitant de s’étriper entre chrétiens?

Dans la bulle Inter caetera, le pape Alexandre VI célèbre en 1493 le «renversement de la tyrannie des Sarrasins» à Grenade et exhorte Ferdinand et Isabelle à poursuivre leur entreprise pour «l’accroissement de l’Empire Chrétien».

Traçant une ligne imaginaire dans l’Atlantique, à cent lieues des îles «vulgairement nommées les Açores et les îles du Cap-Vert», le pape attribue aux rois catholiques les terres découvertes ou à découvrir au-delà de cette ligne, à condition qu’elles ne soient pas déjà possédées par un prince chrétien.

Un an plus tard, exactement le 7 juin 1494, à Tordesillas, Castille et Portugal renégocient entre eux le partage. Les représentants des deux couronnes repoussent la ligne à 370 lieues à l’ouest des îles du Cap-Vert, de manière à ce que l’ouest revienne à la Castille et l’est au Portugal.

Tordesillas vient ainsi prolonger cette logique de partage, entamée avec le traité d’Alcáçovas de 1479, et entérinée par la la bulle Aeterni regis du pape Sixte IV, confortant la Castille dans la souveraineté sur les Canaries tandis qu’elle reconnaissait au Portugal une vaste zone d’expansion en Afrique.

Les populations concernées n’ont, bien entendu, pas voix au chapitre. Pas plus qu’en février 1495, lorsque le pape Alexandre VI accorde aux Rois Catholiques l’investiture des terres qu’ils viendraient à conquérir en Afrique en leur adjoignant d’y faire «exalter et accroître» la foi catholique.

Deux ans plus tard, en 1497, Melilla tombe aux mains des Castillans. L’expédition était menée par le puissant duc de Medina Sidonia, commandée par son homme de confiance, Pedro de Estopiñán.

Le même couple est encore à l’œuvre près de quatre-vingts ans après l’occupation de Sebta par le Portugal. La conquête des terres jointe à celle des âmes.

Loin d’être un terminus, Melilla devient une tête de pont. À peine installée sur cette portion de côte marocaine, la Castille regarde déjà plus loin.

Mers el-Kébir est occupé en 1505, l’ilôt de Badis en 1508, Oran en 1509, Béjaïa en 1510. La même année, Tripoli est prise d’assaut tandis qu’Alger doit accepter l’installation, sur l’îlot qui commande son port, du fameux Peñón d’Alger.

C’est alors que sont appelés à la rescousse les fameux maîtres de la mer, dont l’arrivée ouvre bientôt la voie à l’entrée d’Alger dans l’orbite ottomane. Ce sont les frères Khayr ad-Din, dit Barberousse, et Baba Aruj, «l’homme au bras d’argent» depuis qu’il avait perdu le sien lors d’un assaut contre la garnison espagnole de Béjaïa.

La progression espagnole ne s’arrête pas pour autant. L’expédition de l’empereur Charles Quint en 1535 permet de prendre le fort de La Goulette, aux mains des Ottomans, avant d’entrer triomphalement à Tunis.

Bref, Sebta et Melilla ne sont pas deux faits isolés. Ils relèvent d’une dynamique plus ample de projection militaire ibérique sur la rive sud de la Méditerranée, conjuguant conquête coloniale, intérêts économiques et esprit de croisade.

Alors, lorsqu’on débarque aujourd’hui sur la rive africaine pour y dénoncer une «invasion de l’Europe», l’Histoire impose au minimum une élémentaire précision de vocabulaire.

Par Mouna Hachim
Le 03/10/2026 à 12h05