Les Morisques, d’une rive à l’autre

Mouna Hachim.

ChroniqueIls étaient nés sur cette terre. Ils en parlaient les langues, en cultivaient les champs et y enterraient leurs morts. Au début du XVIIème siècle, l’Espagne décide pourtant qu’ils n’y ont plus leur place. Pour des centaines de milliers de Morisques commence alors le long chemin de l’exil.

Le 12/09/2026 à 11h00

Le détroit de Gibraltar en avait vu d’autres.

Depuis des siècles, des hommes et des femmes en peine franchissaient ce petit bras de mer dans les deux sens, affrontant les périls du voyage, la douleur de la séparation, la faim, la peur et ce brouillard d’incertitude.

En 818 déjà, il avait vu passer les bannis de Cordoue, chassés après la révolte de Shaqunda, faubourg populaire situé de l’autre côté du Guadalquivir, pour peupler qui la Crète, qui Fès ou Bhalil.

Près de huit siècles plus tard, au sommet même du royaume, s’était imposée l’idée qu’une partie de la population devait en être retranchée.

On les appelait les Morisques.

Après tant de brassages, les réduire à une origine unique n’aurait guère eu de sens. Parmi leurs ancêtres figuraient sans doute des Amazighs et des Arabes, des Ibères, des Goths, des Slaves et bien d’autres encore.

Nés en tout cas dans la péninsule, comme leurs pères et les pères de leurs pères, ils en parlaient les langues, en cultivaient les terres, en habitaient les villes et les villages, y exerçaient leurs métiers et leurs arts.

Lorsque le royaume de Grenade tombe en 1492, la défaite ne signifie pas encore la disparition de tous les droits des vaincus. L’accord conclu avec le dernier souverain nasride, Abou Abdallah, dit Boabdil, leur garantit notamment le droit de conserver leur foi, leurs mosquées, leurs usages et leurs biens.

Mais l’encre des capitulations était à peine sèche que l’idée d’une Espagne unifiée dans la foi commençait déjà à en éroder les promesses.

Les Juifs en font les premiers les frais, tandis que les Musulmans de Grenade bénéficient encore d’un bref sursis.

À la politique de conversion par la persuasion menée par le premier archevêque de Grenade, Hernando de Talavera, viennent bientôt s’opposer les méthodes autrement plus coercitives de Francisco Jiménez de Cisneros.

La résistance tourne à la révolte. Les garanties accordées au moment de l’abdication finissent par être vidées de leur substance.

Au fil des premières décennies du XVIème siècle, demeurer sur cette terre signifie devenir chrétien.

Malgré les intimidations et les tribunaux d’Inquisition, beaucoup préservaient des pratiques et une foi musulmanes derrière l’apparence chrétienne imposée à leurs familles.

Certains avaient conservé l’arabe dans le plus grand secret; d’autres l’avaient perdu au fil des ans et des décrets.

Leurs noms eux-mêmes, empreintes intimes, n’avaient pas échappé à l’effacement. Dépouillés de leurs anciennes consonances, ils s’appelaient depuis lors Alonso, Isabel, Elvira, Miguel ou Catalina.

Car la conversion ne suffisait pas. Il fallait encore gommer les signes par lesquels subsistait leur identité.

Les récits rapportent des dénonciations qui paraîtraient dérisoires en d’autres circonstances. On pouvait être incriminé pour s’être accroupi d’une certaine manière, avoir utilisé du henné ou porté une cruche d’eau destinée au bain. Les hammams eux-mêmes avaient été visés, tout comme les leilas et les zambras, ces chants et ces danses désormais rangés parmi les pratiques suspectes.

Mais à force de vouloir effacer les différences, le pouvoir finit par provoquer la révolte.

À la fin de 1568, le soulèvement éclate dans les montagnes des Alpujarras et gagne la vallée de Lecrín, où vit une importante population morisque. La guerre durera près de trois ans et donnera lieu à de terribles violences.

«Jugés trop musulmans en Espagne, ils pouvaient, sur l’autre rive, paraître trop castillans»

Lorsqu’elle s’achève, les autorités décident de disperser les Morisques grenadins dans les terres de la Couronne de Castille pour briser les solidarités qui avaient nourri l’insurrection.

Par dizaines de milliers, des familles sont arrachées à leurs villages et conduites vers d’autres provinces.

Cela ne suffit pas.

À la distinction religieuse s’ajoutait une autre frontière, fondée sur l’ascendance. Les statuts de limpieza de sangre, la «pureté de sang», avaient progressivement établi, de manière inégale selon les lieux et les institutions, une distinction entre cristianos viejos, les vieux-chrétiens, et cristianos nuevos, les nouveaux-chrétiens, descendants de juifs ou de musulmans convertis.

Pour les Morisques, le piège se refermait d’autant que la liste des suspicions s’allongeait. Au Conseil d’État, on évoquait leur banditisme supposé, leur prétendu refus de s’assimiler et, surtout, les intelligences qu’ils pourraient entretenir avec les ennemis de l’Espagne au-delà de la Méditerranée.

Le bannissement hors du royaume apparut comme le dénouement d’une longue politique de négation.

En 1609, Philippe III ordonne l’expulsion des Morisques, mesure que l’historien espagnol Rodrigo de Zayas, auteur des Morisques et le racisme d’Etat, qualifiera de premier cas moderne de «purification ethnique».

Jusqu’en 1614, plusieurs centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants — environ 300.000 selon certaines estimations — seront contraints de quitter la péninsule.

À l’échelle d’une vie, ce sont autant de maisons à quitter, de terres à abandonner, de biens à céder à vil prix, de routes incertaines à emprunter.

Et au bout de ce chemin, il y avait la mer.

L’arrachement se joua parfois jusque sur les quais, lorsque des enfants furent séparés de leurs parents au moment même où les navires s’apprêtaient à appareiller.

La mer de son côté n’offrait aucun répit à ceux que la terre venait de rejeter. Aux naufrages s’ajoutaient la faim, l’épuisement, les maladies, mais aussi la rapacité de certains passeurs et mariniers. Des récits rapportent des voyageurs dépouillés de leurs derniers biens, abandonnés en chemin, parfois même précipités dans les flots.

Une expression macabre aurait longtemps conservé la mémoire de ces traversées sur les côtes provençales. On y aurait surnommé les sardines les «Grenadines», tant courait le récit qu’elles s’étaient repues des corps des Maures, victimes des naufrages, de la faim, des épidémies ou de la cupidité des hommes.

Pour ceux qui mettent le cap vers le Maroc, la mer se resserre jusqu’à devenir détroit.

Mais on peut parcourir quinze kilomètres et changer de monde sans que l’exil prenne pour autant fin.

Jugés trop musulmans en Espagne, ils pouvaient, sur l’autre rive, paraître trop castillans.

L’exil ne se résumerait pourtant pas à cet entre-deux. Dans les villes et les campagnes, ils allaient bien vite reformer des communautés prospères.

De cette histoire, leurs noms eux-mêmes porteraient la trace. Des générations plus tôt, beaucoup avaient dû abandonner leurs anciennes dénominations arabes ou berbères pour adopter des noms chrétiens. Lorsque vint à leur tour le temps de quitter cette terre, ces noms franchirent avec eux le détroit.

Fuengiro, Carasco, Bargach, Torres, Ronda… L’Espagne les a expulsés comme étrangers, mais ils ont emporté une part de l’Espagne avec eux.

Par Mouna Hachim
Le 12/09/2026 à 11h00