Le Royaume ne veut plus se contenter de défendre sa position dans un processus international dont il estime avoir suffisamment éprouvé les limites. Il estime avoir fait le maximum de concessions possibles et entend désormais changer les paramètres mêmes de ce processus.
Il y a des communiqués qui commentent l’actualité. Et il y a ceux qui entendent fixer le sens de l’Histoire. Celui publié par le Cabinet royal marocain le 30 octobre 2026 appartient incontestablement à la seconde catégorie.
Le Conseil de sécurité venait de vivre une séquence exceptionnelle. Le projet américain, qui comportait des avancées substantielles, avait été bloqué par un veto russe inattendu, alors qu’il avait recueilli onze voix favorables sur quinze. Le contre-projet russe, qui proposait une simple reconduction de la MINURSO, n’a obtenu que trois voix pour, dont celle de la Russie.

Conséquence de cet épisode ubuesque, aucune des deux propositions n’a été adoptée, alors que le mandat de la mission arrivait à expiration le 31 octobre.
On aurait pu s’attendre à une réaction de déception, à une protestation diplomatique, à une dénonciation de l’attitude russe ou à un appel à la reprise des consultations. Rien de tout cela. Le Cabinet royal marocain a choisi la voie d’une réponse politique souveraine, rapide, structurée et remarquablement ferme.
Le Maroc ne s’est pas enfermé dans le commentaire d’un vote qui lui échappait. Il a immédiatement replacé l’événement dans une perspective stratégique beaucoup plus large. Le message est limpide. Le Royaume ne considère pas que son avenir territorial puisse rester indéfiniment suspendu aux hésitations, aux calculs et aux rivalités des puissances internationales. Lorsqu’il s’agit de son intégrité territoriale, il entend parler en son propre nom.
Une réponse qui révèle une nouvelle doctrine marocaine
Le premier mérite de ce communiqué est sa cohérence avec la politique conduite par Sa Majesté le Roi Mohammed VI depuis plusieurs années.
Le Maroc ne cherche plus simplement à obtenir une reconnaissance supplémentaire de sa souveraineté. Il fait évoluer le dossier vers un point où la question n’est plus de savoir si le Royaume doit conserver son Sahara, mais de savoir comment la communauté internationale accompagnera une solution politique fondée sur l’autonomie sous souveraineté marocaine. C’est une concession majeure opérée par le Royaume, qui ainsi offre une sortie honorable à son voisin. Celui-ci ne semble toutefois pas vouloir saisir cette opportunité.
Cette distinction est fondamentale.
Pendant des décennies, le Maroc a accepté de participer à un processus international reposant sur une logique de négociation entre des positions présentées comme équivalentes: d’un côté, un État souverain disposant d’institutions, d’une histoire et d’une continuité territoriale revendiquée; de l’autre, un mouvement séparatiste soutenu militairement, financièrement et diplomatiquement par un État voisin. Le Royaume a longtemps joué le jeu de cette médiation, parfois au prix de concessions diplomatiques considérables.
Là, quelque chose a changé.
La résolution 2797, adoptée en octobre 2025, avait déjà marqué une évolution importante en faisant de la proposition marocaine d’autonomie une base incontournable des négociations. Le projet américain du 30 octobre 2026 allait beaucoup plus loin, proposant de retenir l’autonomie sous souveraineté marocaine comme seule solution réalisable, de supprimer la référence au référendum dans le nom de la mission et de réduire progressivement sa composante militaire.
Le texte a recueilli onze voix favorables, mais le veto russe l’a empêché d’être adopté. Il représentait une avancée diplomatique majeure, fondée sur les progrès obtenus et actés lors des trois rounds de discussions entre les parties. Il fallait logiquement aller de l’avant, mais il n’est pas devenu une résolution du Conseil de sécurité.
C’est précisément dans ce contexte que la réaction royale prend toute sa dimension.
Le symbole d’une page qui se tourne
Le passage le plus fort du communiqué est sans doute celui qui annonce la fin d’une présence vieille de trente-cinq ans.
La MINURSO avait été créée en 1991 dans le contexte du cessez-le-feu et du projet de référendum. Or, ce référendum n’a jamais pu être organisé, notamment en raison des difficultés persistantes d’identification des électeurs, causées par le Polisario et son soutien algérien.
Trente-cinq ans plus tard, la mission se trouve face à une contradiction historique qui n’avait plus raison d’être. Elle porte toujours dans son nom la référence à un référendum que personne n’a réussi à organiser et qui n’est plus évoqué dans les résolutions depuis plus de 20 ans.
C’est donc apparemment, mais apparemment seulement, sur le petit «r» du nom de la force onusienne que les deux puissances ne sont pas tombées d’accord. À cela, le Maroc oppose un grand «R»: celui de «Rien, alors». Le Royaume considère désormais cette situation comme dépassée.
Le communiqué ne se contente pas de constater la non-reconduction du mandat. Il en tire une conséquence politique définitive. La présence de la mission dans les provinces du Sud, avec ses personnels, ses véhicules, ses équipements et ses symboles, devrait cesser dans les prochains jours.
C’est chirurgical. C’est net. C’est précis.
Le message est particulièrement fort. Il signifie que Rabat ne souhaite plus que la présence institutionnelle d’une mission internationale continue à entretenir, dans la perception diplomatique et symbolique, l’idée d’un territoire dont le statut resterait indéfiniment en suspens. Une internationalisation qui a fait son temps sans résultat.
Il faut aussi mesurer exactement la portée juridique de cette annonce. L’expiration du mandat ne signifie pas, à elle seule, que toutes les modalités du retrait sont automatiquement réglées. Les conditions pratiques et institutionnelles doivent encore être clarifiées dans le cadre des Nations unies.
Le Maroc exprime ici sa lecture politique de la conséquence de la non-reconduction. Cette nuance ne diminue pas la portée du communiqué, elle distingue la détermination politique du Royaume des procédures internationales qui restent à régler. Waltz a d’ailleurs déclaré à la sortie du Conseil que les États-Unis allaient aider le Secrétaire général à organiser un retrait coordonné de la mission, prenant ainsi acte de la décision souveraine marocaine et formulant son appui.
Le Maroc pose ici une question que les Nations unies ne pourront pas éternellement esquiver : combien de temps une mission peut-elle conserver sa raison d’être lorsque son objectif fondateur est devenu irréalisable, donc désuet?
Le Maroc n’est pas un pays né du partage colonial
Pour comprendre la fermeté marocaine, il faut revenir à l’Histoire. Le dossier du Sahara ne se comprend pas uniquement à travers les résolutions des Nations unies. Il s’inscrit dans une histoire beaucoup plus longue d’un État ancien confronté à la fragmentation coloniale de son espace historique.
Le Maroc n’est pas une construction politique née de la décolonisation des années 1960. Il est un État ancré dans l’histoire, doté d’une monarchie séculaire, d’institutions stables, d’une continuité politique et d’une identité territoriale constituées bien avant l’arrivée des puissances européennes.
L’histoire coloniale a profondément bouleversé cet ensemble.
La France et l’Espagne ont installé leurs zones d’influence, imposé des frontières et exercé leur domination sur des espaces qui entretenaient historiquement des relations avec un pouvoir central marocain à travers l’allégeance aux sultans du Maroc.
La France a notamment contrôlé l’Est marocain et imposé, dans le cadre de la colonisation de l’Algérie, une nouvelle configuration frontalière. L’Espagne, de son côté, a occupé plusieurs territoires sur les façades atlantique et méditerranéenne, ainsi que dans le Sud.
Le Maroc est sorti de cette période avec une souveraineté restaurée, mais un territoire amputé et des frontières qui ne correspondent pas toujours à son ancienne géographie historique. Un État a été créé par l’ancienne puissance coloniale à son extrême sud, tandis que son Est lui échappait : son voisin a changé d’avis, renié ses promesses d’avant l’indépendance et défendu les frontières héritées de la colonisation.
La récupération territoriale s’est effectuée progressivement:
- Tanger retrouve son statut au sein du Maroc en 1956.
- Tarfaya est réintégrée en 1958.
- Sidi Ifni revient au Royaume en 1969.
- Le Sahara espagnol est récupéré en 1975, à la suite de la Marche verte et des accords de Madrid.
Cette chronologie est essentielle. Elle montre que la question territoriale marocaine ne commence pas avec la question du Sahara ou encore la naissance du Polisario. Elle s’inscrit dans un processus historique long de décolonisation et de restauration de la souveraineté.
Une chose est certaine, on ne peut pas analyser la politique marocaine sans tenir compte de cette mémoire nationale. Pour le Maroc, la souveraineté territoriale n’est pas une variable de négociation ordinaire. Elle constitue un élément fondateur du pacte national.
Le paradoxe algérien
L’un des aspects les plus singuliers de cette histoire est le renversement des relations entre le Maroc et l’Algérie.
Le Maroc a soutenu la lutte algérienne pour l’indépendance. Il a refusé de discuter des frontières orientales avec la puissance coloniale, accueilli les moujahidines, dont beaucoup étaient marocains d’ailleurs, apporté un soutien politique et militaire et participé à la solidarité maghrébine contre la domination coloniale. Avant même les indépendances, l’idée d’un Maghreb uni faisait partie des ambitions politiques du Royaume qui naîtra des décennies après à Marrakech. Un mort-né.
On aurait donc pu imaginer que la libération de l’Algérie ouvre une nouvelle ère de coopération entre deux pays liés par la géographie, l’histoire et les sacrifices consentis contre le colonialisme. Il en fut autrement.
Les tensions territoriales de l’après-indépendance, notamment la guerre des Sables de 1963, ont installé une méfiance durable entre les deux voisins. Puis le dossier du Sahara est devenu leur principal instrument de confrontation.
L’Algérie a soutenu le Polisario, créé en 1973, en lui apportant un appui diplomatique, militaire et logistique. La Libye de Mouammar Kadhafi a également apporté un soutien important au mouvement durant les premières années du conflit.
Le Maroc s’est ainsi retrouvé engagé dans une confrontation qui dépassait rapidement la seule question territoriale. Le but des panarabistes était de faire tomber la monarchie marocaine et de créer un continuum idéologique. Il n’en fut rien, heureusement.
La formule attribuée à Houari Boumédiène, celle d’avoir placé un caillou dans la chaussure de feu Hassan II, résume fort bien la situation jusqu’à aujourd’hui.
L’Algérie, qui avait combattu pour mettre fin à la domination coloniale, est devenue le principal soutien extérieur d’un mouvement séparatiste dont le projet remet en cause la souveraineté revendiquée par son voisin. Et voici le Maghreb, qui aurait pu constituer un ensemble régional puissant, transformé en espace de rivalité et de blocage.
Dans l’équation, le Polisario est devenu le symbole de cette fracture. Mais il ne faut pas perdre de vue que le véritable enjeu géopolitique dépasse largement son existence. Ce n’est qu’un outil qui s’est attribué une légitimité fallacieuse, celle d’être le seul représentant des Sahraouis. Le projet de résolution avorté prévoyait justement d’ouvrir les consultations aux autres composantes de la population sahraouie, notamment à la majorité qui, dès le début, avait choisi de vivre en bons Marocains. Le véritable problème concerne en vérité les rapports de puissance, les équilibres régionaux et la place du Maroc dans son environnement africain.
Le veto russe: un mauvais calcul stratégique?
La Russie a choisi de bloquer le projet américain, puis a défendu un texte alternatif visant à reconduire simplement la MINURSO pour une année supplémentaire. Ce deuxième texte n’a obtenu que trois petites voix favorables, contre une voix opposée et onze abstentions. C’est dire que la position de la majorité est clairement pour faire avancer le process et dépasser le statu quo.
Moscou a justifié son opposition en invoquant le caractère unilatéral du texte américain et le risque de préjuger du règlement définitif de la question de souveraineté. On peut comprendre la logique diplomatique russe, celle de préserver ses marges de manœuvre, empêcher les États-Unis de fixer seuls les paramètres d’un règlement et maintenir son influence sur un dossier où elle dispose historiquement de relais.
Ce calcul comporte une contradiction majeure. En bloquant un texte qui recueillait onze voix favorables, dont celles des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni, Moscou a empêché une avancée diplomatique qui aurait pu contribuer à sortir le dossier de l’immobilisme et à lui faire gagner un peu de la sympathie qu’elle perd par ailleurs, notamment du fait de sa guerre imposée à l’Ukraine.
La réaction britannique et celle de la France par exemple ont été particulièrement révélatrices. Londres et Paris ont publiquement exprimé leur profonde déception devant le veto russe et réaffirmé que l’autonomie marocaine constituait la base la plus crédible, viable et pragmatique d’un règlement durable. Les autres membres ayant voté pour ont tour à tour exprimé la même déception. Le ton était à la désolation et à l’étonnement. Il y a là une leçon géopolitique importante.
Le veto d’une puissance ne suffit pas à effacer une dynamique internationale lorsqu’une majorité substantielle d’États considère qu’une nouvelle orientation est devenue nécessaire et est possible.
La Russie a bloqué un texte. Elle n’a pas fait disparaître les soutiens dont bénéficie le Maroc. C’est précisément cette distinction que Rabat semble avoir voulu mettre en évidence.
Succès marocain et déplacement des positions internationales
Il faut sortir d’une lecture exclusivement arithmétique du vote. Certes, le projet américain n’a pas été adopté. Mais onze membres du Conseil de sécurité ont voté en sa faveur, faut-il le rappeler. Parmi eux figuraient les trois autres membres permanents : les États-Unis, la France et le Royaume-Uni. Ce n’est pas un détail.
Il y a quelques années encore, le Maroc devait consacrer une partie considérable de son énergie diplomatique à convaincre ses partenaires de la pertinence de sa proposition d’autonomie. Aujourd’hui, cette proposition est devenue le point de référence d’une partie importante de la diplomatie internationale.
Le communiqué royal affirme que plus des deux tiers des États membres des Nations unies, y compris toutes les puissances influentes, soutiennent clairement la proposition d’autonomie sous souveraineté marocaine comme seul cadre de règlement. La Russie elle-même s’était abstenue lors du vote de la fameuse résolution 2797, une abstention qui équivalait à une acceptation. La Chine, fidèle à elle-même, s’est abstenue comme l’an passé.
Ce chiffre, avancé par le Cabinet royal, traduit l’appréciation marocaine de la dynamique internationale. Il faudra continuer à la consolider par des soutiens explicites, des actes diplomatiques et des engagements durables. La tendance politique est significative. Le Maroc a réussi à déplacer progressivement le centre de gravité du débat n’en déplaise à l’Algérie et à la Russie.
On ne discute plus seulement de la possibilité d’un référendum dont les modalités n’ont jamais pu être définies. On discute désormais de la faisabilité d’une autonomie sous souveraineté marocaine, de ses institutions, de ses garanties et de sa mise en œuvre. C’est un changement considérable et une grande concession du Royaume, faut-il le marteler. Beaucoup de Marocains dont des sahraouis n’acceptent cette concession que par solidarité nationale autour de la politique étrangère de l’État, pour mettre fin au conflit artificiel.
Ce changement n’est pas le résultat d’un événement isolé. Il est le fruit du consensus national, d’une politique patiente de diversification des partenariats, d’une présence africaine renforcée, d’une diplomatie économique active et d’un travail constant auprès des capitales influentes.
Le Maroc a compris qu’il ne pouvait pas laisser son destin diplomatique dépendre exclusivement des équilibres du Conseil de sécurité. Il a donc construit d’autres relais.
L’audacieuse sortie de l’agenda du Conseil de sécurité
Il faut accorder une attention particulière à un autre passage du communiqué. Le Cabinet royal estime fermement que la non-reconduction de la MINURSO devrait également signifier la fin de la saisine du Conseil de sécurité et le retrait de la question de son ordre du jour. Il annonce par ailleurs que des démarches similaires seront entreprises auprès d’autres organes des Nations unies.
C’est probablement l’élément le plus ambitieux du texte.
Le Maroc ne demande plus seulement une modification du mandat d’une mission. Il pose la question de la pertinence de l’architecture internationale qui encadre ce dossier depuis 1991. C’est une rupture de méthode à laquelle personne au Conseil ne pouvait s’attendre, et encore moins la Russie levant la main du veto.
Rabat estime que le conflit a été trop longtemps maintenu artificiellement dans une logique de gestion internationale, alors que les paramètres politiques ont profondément évolué. Il affirme qu’il existe d’autres voies que celles du Conseil de sécurité, qu’il juge impuissant, sclérosé et archaïque même s’il ne le dit pas en ces termes.
Cette démarche comporte néanmoins un défi que le Maroc connaît et il l’assume en responsabilité. Le retrait de l’ordre du jour du Conseil de sécurité ne découle pas automatiquement de l’expiration du mandat de la MINURSO. Il faudra une évolution institutionnelle et diplomatique pour concrétiser cette ambition. Le Maroc devra transformer sa déclaration en stratégie juridique et diplomatique cohérente et il est prêt à le faire. Son expérience internationale sera déterminante.
Il ne s’agit pas de quitter une enceinte simplement parce qu’elle n’a pas produit le résultat souhaité. Il s’agit de démontrer que le règlement du différend peut désormais avancer dans un cadre différent, avec des interlocuteurs et des objectifs mieux définis.
Le Maroc doit pouvoir expliquer pourquoi il souhaite cette évolution, comment il entend la conduire et quelles garanties il propose pour la stabilité régionale. Il en a la patience, la détermination, les outils et les moyens.
Le Maroc ne renonce pas au cessez-le-feu
Il aurait été facile de publier un communiqué triomphaliste, de célébrer le blocage du Conseil de sécurité et de présenter la situation comme une victoire définitive. Le Cabinet royal a choisi une autre formulation. Il réaffirme expressément l’attachement du Maroc au cessez-le-feu, à son intégrité territoriale, à sa sécurité nationale et à la tranquillité de ses citoyens.
Cette phrase est essentielle. Elle adresse plusieurs messages simultanés à la communauté internationale, fait comprendre que le Maroc ne cherche pas l’escalade militaire et demeure attaché à la stabilité et à la paix dans la région.
A l’Algérie et au Polisario de comprendre que l’évolution diplomatique ne signifie aucun relâchement de la vigilance marocaine. Aux partenaires économiques et politiques de comprendre que le Royaume reste un facteur de stabilité régionale et entend le demeurer. C’est une distinction importante entre fermeté et aventure.
Le Maroc ne confond pas détermination territoriale et recherche de confrontation. Il veut que sa souveraineté soit respectée, mais il sait également que sa crédibilité internationale repose sur sa capacité à préserver la paix et la confiance de ses partenaires.
Cette dimension est d’autant plus importante que la MINURSO exerçait, tant bien que mal, des fonctions de surveillance et de désescalade, sinon avec une efficacité douteuse. Sa disparition, ou son retrait sans dispositif de remplacement, soulève des questions concrètes de sécurité.
Le Maroc devra donc être particulièrement attentif à ce que la nouvelle étape ne crée pas un vide sécuritaire exploitable par ceux qui souhaiteraient raviver les tensions.
Que faire du Polisario et des populations de Tindouf?
C’est la question humaine et politique que personne ne devrait éluder. La proposition américaine offrait une perspective palpable.
Pendant près d’un demi-siècle, les séquestrés des camps de Tindouf ont vécu dans l’incertitude, l’éloignement et la dépendance à l’égard d’une organisation politique et militaire. Ils ne peuvent pas demeurer les victimes permanentes d’un conflit dont les paramètres diplomatiques sont en train de changer. Ils souffrent de tout: malnutrition, insécurité, insalubrité, manque de liberté, ainsi que d’un racket organisé par les gendarmes et les militaires du Polisario et de l’Algérie qui les encerclent.
Ils ne sont ni recensés, ni ne bénéficient du statut de réfugiés. L’Algérie n’a jamais autorisé l’ONU à les identifier, car beaucoup ne sont pas des Sahraouis de la région. Elle n’a jamais accepté de les compter, entretenant ainsi un flou sur leur nombre réel, ni à les écouter, alors que beaucoup souhaitent depuis longtemps rentrer chez eux.
La résolution américaine prévoyait d’ailleurs, sur recommandation du Secrétaire général des Nations unies et de son envoyé spécial, la possibilité pour les séquestrés de visiter Laâyoune et Dakhla, afin de constater de visu ce que le Royaume leur offrirait dans le cadre de l’autonomie sous souveraineté marocaine.
Et il y a une autre donne à ne point oublier. L’épée de Damoclès est bien là, suspendue au-dessus du Polisario et de son principal soutien, l’Algérie. La moindre erreur pourrait précipiter une bascule diplomatique majeure. Au Congrès américain, plusieurs projets de loi dont le Polisario Front Terrorist Designation Act, visent à ouvrir la voie à son inscription sur la liste américaine des organisations terroristes étrangères et à l’imposition de sanctions.
Le premier texte, H.R. 4119, déposé en juin 2025 par Joe Wilson et Jimmy Panetta, demandait au secrétaire d’État d’évaluer si le Polisario remplissait les critères d’une désignation comme organisation terroriste étrangère. Un second dispositif, S. 4063, porté au Sénat par Ted Cruz, Tom Cotton et Rick Scott, puis un troisième texte bipartite à la Chambre, H.R. 9982, ciblent désormais explicitement une éventuelle coopération entre le Polisario et des organisations terroristes affiliées à l’Iran, dont le Hezbollah.
Ces textes ne classent pas encore automatiquement le Polisario comme terroriste. Ils imposeraient au département d’État de produire des rapports sur les liens présumés avec l’Iran, les armes, les drones ou le soutien militaire. Si une coopération était établie, le président devrait, dans les 30 jours, imposer la désignation comme organisation terroriste étrangère et les sanctions associées, notamment le blocage de biens et l’interdiction de transactions.
Pour l’Algérie, l’enjeu dépasse le sort du Polisario, car une telle désignation fragiliserait sa diplomatie, exposerait ses relais et partenaires à un risque de sanctions secondaires, et renforcerait la position de Rabat à Washington. Le moindre incident militaire, financement opaque ou lien documenté avec des acteurs iraniens pourrait ainsi transformer une menace parlementaire en décision contraignante de l’exécutif américain.
Le Polisario n’a donc pas droit à l’erreur ; l’Algérie, elle non plus, car elle porterait une part de la responsabilité politique, sécuritaire et diplomatique d’un classement qui bouleverserait durablement l’équilibre régional autour du Sahara.
Le Maroc entend véritablement tourner une page. Il dispose déjà pour cela d’un outil qui a bien prouvé son efficacité: «la patrie indulgente et miséricordieuse».
Il ne s’agit pas simplement de laisser aux personnes vivant dans les camps la possibilité de rentrer au Maroc, mais de leur offrir un avenir dans la dignité, de retrouver leurs familles, de participer à la vie politique du pays et de contribuer au développement de leurs territoires.
Le Polisario, quant à lui, devra répondre à une question devenue incontournable, celle de sa perspective politique, alors que la dynamique internationale continue de privilégier l’autonomie sous souveraineté marocaine.
L’Algérie est aujourd’hui dos au mur. Son représentant n’a pas trouvé les mots pour répondre à son collègue marocain au Conseil de sécurité. Elle devra clarifier sa position et traiter directement avec le Royaume et ses amis. Le communiqué Royal l’a profondément déboussolé.
Le véritable gagnant de ce qui est maintenant proposé serait alors le Maghreb tout entier. C’est peut-être le paradoxe le plus intéressant de cette longue histoire. Le règlement du dossier du Sahara pourrait ouvrir la voie à la réalisation de cette ambition maghrébine que les générations ayant combattu le colonialisme avaient imaginée.
Victoire diplomatique, réalité institutionnelle et économique
Il reste cependant un travail considérable. La meilleure manière de consolider la position marocaine n’est pas seulement d’obtenir des déclarations de soutien supplémentaires. C’est de continuer, et davantage encore, à faire du Sahara un modèle de développement, de gouvernance et de stabilité.
Ce qui suppose plusieurs priorités:
- Le développement: accélérer les investissements, l’emploi, la formation, les infrastructures et la diversification économique dans les provinces du Sud.
- La participation: consolider le fait que les populations locales soient des acteurs centraux de la gestion de leurs affaires.
- La diplomatie africaine: poursuivre le travail auprès des États africains et des organisations régionales.
- La diplomatie juridique: défendre avec rigueur la position marocaine dans les différentes enceintes internationales.
- La réconciliation: préparer les conditions humaines et politiques d’une sortie durable du conflit et le retour des séquestrés à condition qu’ils soient marocains.
Le communiqué royal annonce donc une orientation politique. Le Maroc, soutenu par ses amis et tous ceux de bonne volonté, dans un cadre bilatéral, a la capacité de lui donner une traduction concrète, sans laisser s’installer un vide diplomatique ou sécuritaire.
Le Maroc ne demande plus la permission d’écrire son histoire
Ce communiqué doit être lu comme un document politique majeur. Il révèle une évolution profonde dans la manière dont le Maroc entend défendre sa souveraineté.
Pendant des décennies, le Royaume a accepté que le dossier du Sahara soit traité dans le cadre d’un processus international dont les mécanismes semblaient parfois tourner en rond. Il a fait preuve de beaucoup de retenue et de patience. Aujourd’hui, il considère que ce cycle doit prendre fin.
Il faut se souvenir d’où vient ce pays pour en comprendre la logique et les agissements.
C’est un État séculaire, dont le territoire a été fragmenté par les puissances coloniales, qui a dû reconstruire son unité morceau après morceau, qui a soutenu les indépendances africaines et maghrébines avant de se retrouver confronté à une contestation territoriale soutenue par son propre voisin. Celui auquel il a été le plus utile pour son existence et sa création même.
C’est un pays qui a traversé les épreuves de l’Histoire, les affrontements militaires, les pressions diplomatiques et les changements d’alliances internationales. Un pays qui a aussi compris qu’il ne pouvait pas gagner uniquement en invoquant son passé. Il devait construire son avenir, renforcer son économie, diversifier ses alliances et faire évoluer les rapports de force. C’est ce que le Maroc a progressivement entrepris et est en passe de réaliser avec brio.
La Russie a utilisé son veto. C’est son droit. Mais ce veto ne transforme pas une position minoritaire en consensus international. Il ne fait pas disparaître les onze voix favorables au projet américain. Il ne remet pas à zéro les évolutions diplomatiques de ces dernières années. Et surtout, il ne saurait imposer au Maroc de renoncer à sa propre lecture de son avenir territorial.
La véritable force de la réaction marocaine est ailleurs. Elle ne s’est pas laissée enfermer dans le résultat d’un vote. Elle a immédiatement déplacé le débat vers une nouvelle question: que doit-il se passer après trente-cinq années d’un processus qui n’a jamais atteint son objectif initial?
C’est une manière de reprendre l’initiative. Il faudra désormais beaucoup de sang-froid, de précision juridique et de persévérance diplomatique pour transformer cette orientation en réalité.
Mais une chose est certaine : le Maroc ne se comporte plus comme un pays qui attend que les grandes puissances lui indiquent la prochaine étape. Il entend être partie prenante de la définition des règles du jeu. Il a suffisamment attendu que l’Histoire lui rende justice. Il entend désormais prendre toute sa part dans l’écriture de la suite. C’est peut-être le message le plus important de ce communiqué royal.
Le Royaume ne veut plus simplement gérer le dossier du Sahara. Il veut en changer définitivement la trajectoire.
Est-ce vraiment une surprise?



