Le prix des alliances: la liberté de décision

Le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita, l'ambassadeur des États-Unis auprès de l'ONU Mike Waltz, le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Sa'ar et l’ambassadeur des Etats-Unis au Maroc, Duke Buchan III.

Le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita, l'ambassadeur des États-Unis auprès de l'ONU Mike Waltz, le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Sa'ar et l’ambassadeur des Etats-Unis au Maroc, Duke Buchan III.

TribuneToute la difficulté est là: obtenir aujourd’hui les concours nécessaires tout en réduisant progressivement les dépendances qui pourraient coûter cher demain. La diversification ne servirait guère si elle aboutissait simplement à changer de fournisseur dominant ou de soutien incontournable. Par Abderrahman Boukhaffa, chercheur et auteur marocain résidant à Ottawa (Canada).

Le 20/09/2026 à 10h03

Les alliances du Maroc ont un prix. Leur remise en cause en aurait un aussi. C’est cette comparaison qui manque souvent au débat sur les relations du Royaume avec les États-Unis, Israël ou les Émirats arabes unis. On en souligne les coûts. Encore faut-il examiner ce que permettraient réellement les alternatives. Une politique étrangère se juge aussi à ses conséquences: la sécurité qu’elle assure, les intérêts qu’elle protège et la liberté de décision qu’elle préserve.

Le Maroc évolue dans un environnement où ces choix pèsent lourd. À l’est, le soutien algérien au Polisario entretient une confrontation qui exige vigilance militaire et mobilisation diplomatique. Au nord, les relations avec l’Espagne et l’Union européenne associent une coopération indispensable à des rapports de force parfois tendus. Dans les deux cas, disposer de partenaires influents et de plusieurs options constitue un atout décisif.

Les tensions autour de Sebta l’ont rappelé: une crise avec Madrid peut rapidement prendre une dimension européenne. Les débats récents au Parlement européen montrent aussi que les positions européennes restent diverses. Le Maroc doit travailler avec cette diversité tout en conservant des appuis extérieurs. Sans une relation solide avec Washington et sans partenaires au-delà de l’Europe, il serait vraisemblablement davantage exposé aux tentatives d’imposer des conditions déséquilibrées. Un partenaire négocie autrement lorsqu’il sait que vous avez des alternatives.

Le même raisonnement vaut face à Alger. Un Maroc isolé, moins bien équipé et moins soutenu offrirait davantage de possibilités d’accentuer les pressions et de tester sa détermination. Dans le dossier du Sahara, l’appui international contribue au rapport de force diplomatique. La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine représente à cet égard un acquis majeur. On peut difficilement en ignorer la portée.

Les partenariats avec Washington, Israël et les Émirats répondent à cette recherche de moyens supplémentaires: soutien diplomatique et coopération militaire avec les États-Unis, coopération sécuritaire et technologique avec Israël, investissements et coopération économique avec les Émirats. Ils diffèrent par leur nature et ne forment pas un pacte de défense collective. Aucun ne dispense le Maroc d’assurer sa propre sécurité. Leur utilité tient aux capacités qu’ils lui permettent d’acquérir et à la marge de négociation qu’ils lui donnent.

La cause palestinienne soulève des exigences morales et politiques. Mais proposer une rupture oblige à en examiner les effets: quels bénéfices concrets pour les Palestiniens? Et coopérer avec un État ne vaut pas approbation de toutes ses actions.

Les critiques extérieures doivent, elles aussi, faire preuve de cohérence. Ceux qui dénoncent les partenariats marocains au nom de l’équilibre régional devraient appliquer le même critère aux alliances et aux acquisitions militaires des adversaires du Royaume. Le Maroc n’a pas à subordonner sa sécurité aux préférences de ceux qui contestent ses choix. Comme eux, il doit pouvoir rechercher les appuis nécessaires à la défense de ses intérêts.

Cela suppose d’accepter une réalité peu confortable: les alliés ont leurs propres objectifs. Ils attendent des contreparties, défendent leurs entreprises, cherchent de l’influence. L’émotion seule ne permet pas d’arbitrer entre ces contraintes. La responsabilité politique consiste à choisir, parmi les options disponibles, celles dont les avantages justifient les coûts. Encore faut-il en limiter l’ampleur.

La lucidité doit donc s’exercer aussi à l’égard des partenaires. Une puissance peut souhaiter un Maroc prospère, stable et solvable, puis se montrer moins enthousiaste lorsqu’il devient un concurrent industriel ou acquiert une technologie qui réduit sa dépendance. L’Europe n’a pas l’exclusivité de cette logique. Même un allié peut préférer conserver un client pour ses équipements, un débouché pour ses entreprises ou un partenaire tributaire de son soutien politique.

Dans le dossier du Sahara, cette dépendance mérite une attention particulière. La valeur de l’appui diplomatique donne nécessairement du poids à ceux qui l’apportent. Cela ne prouve pas qu’ils souhaitent prolonger le différend. Cela signifie que le Maroc doit élargir ses soutiens et consolider des intérêts réciproques, afin qu’aucun partenaire ne puisse faire de sa position un moyen de pression exclusif.

Toute la difficulté est là: obtenir aujourd’hui les concours nécessaires tout en réduisant progressivement les dépendances qui pourraient coûter cher demain. La diversification ne servirait guère si elle aboutissait simplement à changer de fournisseur dominant ou de soutien incontournable.

Cette stratégie commence par une appréciation exacte de nos moyens. Le Maroc dispose d’atouts: sa position géographique, ses infrastructures, ses réseaux africains, son expertise sécuritaire et ses possibilités d’investissement. Leur valeur dépend toutefois du besoin qu’en ont les autres, de notre capacité à les mobiliser et du moment choisi pour le faire. Une négociation exige de savoir ce que l’on peut obtenir, ce que l’on peut refuser et jusqu’où l’on peut aller. Surestimer ses forces expose à l’épuisement; les sous-estimer conduit à céder inutilement.

La puissance militaire elle-même s’inscrit dans cet ensemble. La dissuasion exige des capacités crédibles, soutenues par une économie productive, des compétences techniques et une volonté politique lisible. Elle consiste à convaincre un adversaire qu’une agression lui coûterait davantage qu’elle ne lui rapporterait. Acheter des équipements peut y contribuer; savoir les entretenir, former les compétences et développer progressivement une production nationale renforce la liberté de décision.

Les priorités doivent donc s’articuler dans le temps. À court terme, protéger les intérêts essentiels, consolider les acquis diplomatiques et éviter les confrontations ruineuses. À moyen terme, obtenir des partenariats davantage de savoir-faire, de formation et de production locale, tout en diversifiant les marchés et les sources de technologie. À long terme, investir dans la recherche, l’industrie et la qualité des institutions pour négocier avec moins de dépendances. Une concession temporaire se défend lorsqu’elle aide à franchir ces étapes.

Rien de tout cela ne tient durablement sans cohésion nationale. Dans les moments critiques, la capacité de l’État à résister dépend aussi de la confiance de la population. Cette confiance se construit par l’équité, le respect de la dignité et le partage des fruits du développement. L’unité nationale accueille le débat tout en permettant le rassemblement autour de la souveraineté lorsque celle-ci est mise à l’épreuve. Un pays dont les citoyens comprennent les enjeux et soutiennent les choix essentiels offre moins de prise aux pressions extérieures.

Le meilleur critère pour juger une alliance reste finalement ce qu’elle nous permet de devenir. Nous rend-elle plus compétents, plus productifs, mieux protégés et plus capables de négocier? Ou entretient-elle les mêmes fragilités au prix de concessions croissantes? Le Maroc a besoin de partenaires solides. Il a tout autant besoin que ses partenariats construisent la force nationale.

Par Abderrahman Boukhaffa
Le 20/09/2026 à 10h03