Généralisation de l’AMO: l’offre de soins confrontée au défi territorial

Le nombre d’immatriculé à l’AMO a atteint près de 31,94 millions de personnes, selon le rapport de la Cour des comptes au titre de 2024-2025.

La généralisation de l’Assurance maladie obligatoire fait entrer la réforme sanitaire dans une nouvelle phase, centrée sur l’efficience territoriale de l’offre de soins. Derrière l’élargissement de la couverture médicale émergent désormais des enjeux liés aux capacités hospitalières, aux ressources humaines et à l’organisation régionale du système de santé. L’entretien croisé avec Aazelarab Boughaleb, économiste de la santé, et le professeur Othmane El Harmouchi, professeur d’anatomie, décrypte les fragilités et les leviers de la territorialisation des soins au Maroc.

Le 18/05/2026 à 08h21

La généralisation de l’Assurance maladie obligatoire (AMO) a accéléré l’entrée de millions de Marocains dans le système de soins. L’enjeu ne se limite plus à l’ouverture des droits sociaux. Il porte désormais sur la capacité du système sanitaire à absorber une demande médicale en forte hausse, à réduire les écarts territoriaux et à transformer l’effort budgétaire en résultats sanitaires mesurables. Entre pénurie de ressources humaines, gouvernance régionale, financement public et organisation des parcours de soins, la réforme entre dans sa phase la plus délicate.

Le Maroc aborde une nouvelle étape de sa réforme sanitaire. Après plusieurs années centrées sur l’élargissement de la couverture médicale, la question devient désormais plus opérationnelle: comment garantir un accès effectif aux soins sur l’ensemble du territoire alors que les capacités hospitalières et les ressources humaines restent très inégalement réparties?

La généralisation de l’AMO a profondément modifié la relation des citoyens au système de santé. L’ouverture des droits sociaux a mécaniquement entraîné une augmentation des consultations, des examens et du recours aux établissements publics et privés. Derrière cette montée en charge apparaît une réalité plus complexe, notamment la soutenabilité du système, qui dépend désormais de sa capacité à organiser les soins au plus près des territoires.

Le professeur Othmane El Harmouchi, professeur d’anatomie à la Faculté de médecine et de pharmacie de Rabat, considère que «l’objectif est désormais de faire correspondre ces droits à une capacité réelle de prise en charge dans l’ensemble des territoires». Son constat résume l’équation actuelle de la réforme: la couverture universelle ne produit ses effets que si l’offre de soins suit la progression de la demande.

Les Comptes nationaux de la santé publiés par le ministère de la Santé et de la Protection sociale traduisent l’ampleur de cette accélération. Les dépenses totales de santé sont passées «d’environ 60,9 milliards de dirhams en 2018 à 81,7 milliards de dirhams en 2022», rappelle Othmane El Harmouchi. La dépense de santé par habitant a progressé «d’environ 1.730 dirhams à plus de 2.200 dirhams» sur la même période.

Cette progression financière s’accompagne d’une amélioration relative de la protection des ménages. La part des dépenses supportées directement par les citoyens est passée «de 45,6% à 38%», selon les mêmes données. La baisse reste significative dans un pays où le coût des soins constituait l’un des principaux facteurs de renoncement médical.

L’augmentation des budgets publics ne garantit cependant pas automatiquement une amélioration proportionnelle des performances sanitaires. C’est précisément l’un des enseignements avancés par Aazelarab Boughaleb, économiste de la santé et doctorant en économie de la santé.

Son analyse économétrique sur la période 2000-2023 montre que «l’augmentation des dépenses publiques ne constitue pas, à elle seule, une condition suffisante pour améliorer la performance sanitaire».

Le chercheur met en évidence une relation très étroite entre les dépenses publiques de santé et l’espérance de vie, les pays investissant davantage enregistrant généralement une longévité plus élevée. Pourtant, il insiste sur la prudence analytique nécessaire face à ces résultats. L’amélioration des indicateurs de santé dépend également d’autres variables: niveau de vie, nutrition, éducation, prévention ou encore qualité de l’offre médicale.

Aazelarab Boughaleb relève surtout un phénomène devenu central dans les débats sanitaires internationaux: les rendements décroissants du financement public lorsque les dysfonctionnements structurels persistent. Son étude souligne que l’indice de couverture sanitaire universelle «semble atteindre un plateau, variant autour de 65-66 malgré la poursuite de la hausse des dépenses».

Autrement dit, injecter davantage de ressources dans le système ne produit plus automatiquement des gains équivalents en matière de couverture effective ou de qualité des soins.

Les territoires deviennent le véritable test de la réforme

Cette réalité apparaît avec encore plus d’acuité dans les régions confrontées à une faible densité médicale. Le professeur Othmane El Harmouchi rappelle que les documents budgétaires récents évoquent «un déficit de l’ordre de 32.000 médecins et 65.000 infirmiers».

Les disparités territoriales restent particulièrement visibles entre les grands pôles urbains et certaines zones rurales ou périphériques. Plusieurs provinces continuent de subir un accès limité aux spécialistes, aux plateaux techniques et aux structures hospitalières avancées.

Le ministère de la Santé et de la Protection sociale a engagé une série de chantiers destinés à réduire ces écarts, notamment la réhabilitation de «3.000 centres de santé», le renforcement des urgences et la construction de nouveaux CHU.

Le professeur Othmane El Harmouchi estime toutefois que la question dépasse largement les infrastructures. «Cet écart ne se corrige pas uniquement par l’ouverture de droits; il se traite par la formation, l’attractivité, la répartition territoriale, l’amélioration des conditions d’exercice et la modernisation de la gouvernance», explique-t-il.

La réforme sanitaire marocaine entre ainsi dans une phase où la qualité de l’organisation territoriale devient presque aussi importante que le niveau de financement.

Le Maroc mise désormais sur les Groupements sanitaires territoriaux (GST) pour régionaliser le système de santé. Créés par la loi n° 08-22, les GST doivent coordonner les établissements publics, organiser les parcours de soins et rapprocher les services médicaux des besoins réels des populations.

Le décret publié au Bulletin officiel du 7 avril 2025 a fixé la composition des conseils d’administration des douze GST, tandis que l’opérationnalisation du GST pilote de Tanger-Tétouan-Al Hoceima marque le passage à une phase concrète d’exécution territoriale.

Le professeur Othmane El Harmouchi considère que le Programme médical régional doit devenir «le véritable GPS sanitaire du citoyen». L’objectif consiste à structurer les filières de soins, orienter les patients vers le niveau de prise en charge adapté et répartir les ressources selon les besoins régionaux.

Cette logique rapproche progressivement le Maroc de plusieurs modèles européens fondés sur une forte territorialisation de l’offre médicale. L’Espagne, le Danemark ou encore le Royaume-Uni ont construit leur efficience sanitaire autour d’un premier niveau de soins fortement organisé, capable de filtrer les recours hospitaliers inutiles et de mieux suivre les maladies chroniques.

«Un système performant doit avoir un premier niveau fort, accessible, capable d’orienter le patient, de suivre les maladies chroniques, d’assurer la prévention et d’éviter les recours inutiles à l’hôpital», insiste Othmane El Harmouchi.

La donnée sanitaire devient un outil stratégique

La réussite de la territorialisation dépend également de la capacité du système à produire des données fiables. La réforme prévoit la mise en place de systèmes d’information régionaux capables de suivre les délais de rendez-vous, les hospitalisations évitables, les écarts territoriaux ou encore la disponibilité des médicaments.

Pour Othmane El Harmouchi, «les systèmes d’information sont la colonne vertébrale de la nouvelle gouvernance sanitaire».

La digitalisation apparaît aussi comme un levier budgétaire majeur. Le dossier patient partagé et l’interconnexion des établissements doivent permettre de limiter les examens redondants, de fluidifier les parcours médicaux et d’améliorer le suivi des pathologies chroniques.

Cette orientation rejoint les analyses d’Aazelarab Boughaleb sur la nécessité d’améliorer l’efficience du système plutôt que de se limiter à une logique purement budgétaire. Le chercheur insiste sur «l’importance des dimensions organisationnelles, institutionnelles et qualitatives dans la transformation des ressources financières en résultats sanitaires effectifs».

Le centre de gravité de la réforme change progressivement. Le débat ne porte plus uniquement sur la capacité de l’État à financer la couverture médicale, mais sur la manière dont les ressources sont transformées en services réels pour les citoyens.

Aazelarab Boughaleb estime que «la performance sanitaire dépend largement de l’efficience du système, de la qualité des soins, de l’organisation des parcours et des politiques de prévention».

Le professeur Othmane El Harmouchi résume cette nouvelle phase par une formule simple: «On ne maîtrise pas les coûts en soignant moins; on les maîtrise en soignant mieux».

Par Mouhamet Ndiongue
Le 18/05/2026 à 08h21