Gazoduc Afrique-Atlantique: le Maroc engage le tour de table financier d’un projet à 26 milliards de dollars

Le tracé du gazoduc.

Le Maroc a engagé des discussions avec la Banque d’import-export des États-Unis et la Banque mondiale pour financer le gazoduc Afrique-Atlantique. Soutenu par la CEDEAO, ce projet de 6.800 kilomètres doit désormais sécuriser les capitaux nécessaires à son lancement, prévu en 2028.

Le 27/07/2026 à 17h01

Le gazoduc Nigeria-Maroc entre dans sa phase cruciale. Après avoir obtenu le soutien politique des pays d’Afrique de l’Ouest, le Maroc s’attaque désormais au principal verrou du projet: le financement de ses 26 milliards de dollars.

Selon Bloomberg, le Royaume sollicite la Banque d’import-export des États-Unis et la Banque mondiale pour accompagner la réalisation de ce corridor gazier appelé à relier le Nigeria au Maroc, avant une éventuelle connexion avec le marché européen. Les échanges restent encore préliminaires, mais leur ouverture confirme que le projet change de dimension.

La Banque d’import-export des États-Unis a indiqué avoir engagé de premières discussions. La Banque mondiale, de son côté, n’a pas souhaité commenter les démarches en cours. Aucun engagement financier n’est donc acquis, mais le Maroc cherche clairement à placer le gazoduc sur le radar des principaux bailleurs internationaux.

Interrogé par Bloomberg à Washington, l’ambassadeur du Maroc aux États-Unis, Youssef Amrani, l’a présenté comme «l’un des projets d’infrastructure les plus ambitieux actuellement en développement en Afrique».

Le soutien politique obtenu le 19 juillet auprès des dirigeants de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest constitue une avancée importante. L’accord intergouvernemental signé par les pays de la CEDEAO donne au projet une base régionale plus solide, sans toutefois régler la question de son financement.

Une infrastructure d’une telle ampleur exige bien plus qu’un accord diplomatique. Les pays concernés devront s’entendre sur le passage du gazoduc, les tarifs de transport, la sécurité des installations, les règles d’exploitation et la répartition des responsabilités. Chaque retard ou désaccord national pourrait peser sur l’ensemble du calendrier.

Bloomberg précise que les travaux devraient démarrer en 2028, pour une arrivée des premiers volumes de gaz en 2031. Mais cette échéance reste directement liée à la mobilisation des financements. Le passage de la phase politique à la phase opérationnelle dépendra donc de la capacité du Maroc et du Nigeria à présenter un montage suffisamment solide aux prêteurs.

L’appui éventuel de la Banque mondiale ou de l’Exim Bank américaine pourrait faciliter cette étape. Leur participation apporterait des ressources financières, mais aussi des garanties capables d’attirer d’autres banques et investisseurs. Elle imposerait, en contrepartie, une visibilité précise sur les coûts, les recettes futures et les engagements pris par les différents États.

Le Maroc, principal débouché africain du gazoduc

La capacité prévue du gazoduc atteint 30 milliards de mètres cubes par an, selon l’Office national des hydrocarbures et des mines, qui pilote le projet avec la Nigerian National Petroleum Company. La moitié de ces volumes serait destinée au Maroc, tandis que le reste pourrait être acheminé vers l’Europe.

Le Royaume ne serait donc pas un simple pays de transit. Avec 15 milliards de mètres cubes théoriquement réservés à son marché, il deviendrait l’un des principaux bénéficiaires de l’infrastructure. Le gazoduc servirait ainsi les besoins énergétiques marocains tout en renforçant le rôle du pays comme point de connexion entre les producteurs ouest-africains et l’Europe.

Ce partage des volumes constitue également un argument financier. Les bailleurs auront besoin de savoir qui achètera le gaz, à quel prix et sur quelle durée. Le financement d’un projet de 26 milliards de dollars suppose des contrats d’achat de long terme et des recettes suffisamment prévisibles pour couvrir les coûts de construction et d’exploitation.

Le Royaume devra donc démontrer que les volumes destinés au marché marocain disposent d’un débouché réel. La même exigence s’appliquera à la partie tournée vers l’Europe, où les besoins immédiats de diversification énergétique coexistent avec une politique de réduction progressive de la consommation d’énergies fossiles.

Le contexte international redonne de la force au projet. Selon Youssef Amrani, les perturbations des flux énergétiques provoquées par le conflit iranien ont renforcé «la nécessité d’un gazoduc acheminant le gaz africain vers l’Europe».

Bloomberg fait état d’une hausse prolongée des prix du gaz sur le marché européen, sur fond d’inquiétudes concernant la constitution des stocks avant l’hiver. Les tensions actuelles rappellent aux pays européens leur exposition aux ruptures d’approvisionnement et leur besoin de diversifier les routes d’importation.

Le Maroc entend capitaliser sur cette situation pour présenter le gazoduc Afrique-Atlantique comme une nouvelle voie de sécurisation énergétique. Relié au réseau Maghreb-Europe, le projet pourrait offrir aux producteurs africains un accès au marché européen tout en approvisionnant les pays situés sur son tracé.

Cependant, la flambée actuelle des prix ne suffira pas à justifier, à elle seule, un investissement appelé à fonctionner pendant plusieurs décennies. Les financeurs devront raisonner sur la demande à long terme, alors que l’Europe cherche parallèlement à réduire sa dépendance au gaz.

Anne-Sophie Corbeau, chercheuse associée au Center on Global Energy Policy de l’Université Columbia, s’interroge ainsi auprès de Bloomberg sur la nécessité de prolonger le gazoduc jusqu’en Europe. Le risque tient à un possible décalage entre le calendrier de mise en service du projet et l’évolution future de la consommation européenne.

Un tracé ambitieux, mais complexe

La longueur du gazoduc et le nombre de pays concernés constituent l’autre grande difficulté. Anne-Sophie Corbeau estime que cette multiplicité d’acteurs pourrait compliquer la mise en œuvre du projet. Le soutien de la CEDEAO réduit le risque d’un blocage politique immédiat, mais il ne garantit pas la continuité de l’exploitation. Pays producteurs, États de transit et marchés consommateurs devront maintenir leurs engagements sur une longue période, malgré leurs priorités économiques et énergétiques parfois différentes.

La concurrence entre grands projets africains pourrait également compliquer la recherche de capitaux. Bloomberg rappelle que le gazoduc Nigeria-Maroc avance en parallèle du projet transsaharien porté par l’Algérie et d’importants développements gaziers au Mozambique. Les bailleurs devront donc départager plusieurs projets coûteux qui cherchent tous à mobiliser des financements internationaux. Sauf que le projet initié par les Algériens se heurte à de sévères contraintes sécuritaires dans le Sahel, mais surtout dans le sud de l’Algérie, base arrière des mouvements terroristes.

Le gazoduc Afrique-Atlantique dispose désormais d’un tracé, d’un soutien régional et de ressources gazières identifiées. Il lui manque encore l’élément décisif: des engagements financiers à la hauteur de son coût.

Par La Rédaction
Le 27/07/2026 à 17h01