Malgré des marges financières confortables, les collectivités territoriales continuent de buter sur l’exécution de leurs propres budgets d’investissement. Les derniers chiffres sur les finances locales publiés par la Trésorerie générale du Royaume (TGR) montrent, en effet, que ces structures, constituées en grande partie de communes, au nombre de 1.503, en plus de 12 régions et de 75 préfectures et provinces, n’ont réalisé, à fin avril 2026, que 6% de leurs prévisions annuelles en matière d’investissement.
Ainsi, sur les 54,45 milliards de dirhams (MMDH) alloués à l’équipement, seulement 3,07 MMDH ont été effectivement dépensés au cours des quatre premiers mois de cette année. Ce qui a grandement contribué à l’excédent budgétaire, qui s’est élevé à 6,55 MMDH sur la période. Ce surplus a dopé les excédents globaux des collectivités locales, qui s’établissent à 69,3 MMDH à fin avril 2026. Les communes en concentrent 61,9%, soit près de 43 milliards de dirhams, les régions, préfectures et provinces se partageant le reste.
Avec de tels excédents cumulés, les collectivités locales ne peuvent pas évoquer un manque de ressources pour expliquer ce faible taux d’exécution des budgets d’investissement. Le problème est donc ailleurs.
Des freins structurels
Pour un professeur universitaire et spécialiste de la gouvernance interrogé par Le360, cette situation est due à plusieurs facteurs, dont le premier a trait à la gestion budgétaire des collectivités territoriales. Selon lui, celle-ci pâtit d’un déficit manifeste de qualifications parmi une bonne partie des élus, qu’il juge inaptes à leurs missions, surtout que certains d’entre eux sont tout bonnement analphabètes.
Partant de ce constat, il souligne que le véritable défi à relever se situe au niveau des élus, et non des fonctionnaires, notant que les communes disposent de nombreuses compétences dont le niveau s’améliore constamment grâce à l’expérience acquise et aux formations continues.

Ce spécialiste pointe deux autres obstacles majeurs. Il s’agit d’abord de la complexité des procédures, qui fait que certaines sections du budget sont entièrement dépensées, affichant un taux d’exécution de 100%, au moment où d’autres restent intactes en raison des lourdeurs administratives qu’elles impliquent. Ensuite, il évoque le contrôle préalable de l’administration sur les décisions budgétaires des collectivités locales. Il estime également que les relations internes au sein même des conseils élus peuvent jouer un rôle significatif.
Pour y remédier, il recommande de renforcer les compétences des collectivités, notamment au niveau des élus, d’améliorer la gouvernance et de simplifier les procédures. Il appelle aussi à revoir les relations entre les autorités locales et les conseils élus, qui devraient bénéficier, selon lui, d’une indépendance plus large dans leurs décisions. Enfin, il préconise le recours au contrôle a posteriori plutôt qu’au contrôle a priori.
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Abondant dans le même sens, un expert en développement territorial, disposant d’une longue expérience comme responsable dans une institution publique liée au développement régional, relève que le grand problème auquel sont confrontées les collectivités locales est leur faible capacité d’exécution, avec une structure très inefficace. En effet, explique-t-il, ces structures éprouvent de grandes difficultés dans la maîtrise d’ouvrage, la conception des projets, leur montage et les négociations avec les bureaux d’études.
L’expert attribue cette situation notamment à un manque patent de compétences, qui s’explique à la fois par le manque d’attractivité des collectivités pour les profils pointus, en raison de rémunérations et de conditions de travail peu motivantes, et par l’absence de transparence dans les recrutements. «Ces collectivités sont dirigées par des élus qui ne font pas toujours de la compétence le premier critère de recrutement, eux-mêmes manquant souvent de formation et de compétences pour diriger», ajoute-t-il.
La composition des dépenses d’investissement des collectivités territoriales en millions de dirhams à fin avril 2026 (Source: TGR):
| Rubrique budgétaire | Prévisions 2026 | réalisations à fin avril | Taux d’exécution |
|---|---|---|---|
| Travaux neufs et grosses réparations | 12.926 | 353 | 3% |
| Projets intégrés (1) | 9.375 | 642 | 7% |
| Acquisitions immobilières | 8.168 | 172 | 2% |
| Acquisitions mobilières (2) | 2.070 | 105 | 5% |
| Programmes nationaux (3) | 14.109 | 895 | 6% |
| Subventions | 7.804 | 911 | 12% |
| TOTAL | 54.452 | 3.078 | 6.% |
(1) Dépenses regroupées relatives à un même projet, comme la construction de gares routières ou de souks hebdomadaires.
(2) Essentiellement l’achat de véhicules et de motocycles.
(3) Programme d’électrification rurale globale, programme d’alimentation groupée en eau potable des populations rurales et programme national des routes rurales.
Une autre difficulté structurelle relevée par l’expert consiste en un manque de coordination dans la réalisation des projets. En fait, la loi dote les collectivités de trois catégories de compétences: propres, partagées avec l’État et transférées par l’État. De ce fait, elles travaillent obligatoirement en partenariat avec l’État et ses différents ministères, à travers des conventions de financement prévoyant des participations croisées.
Ces programmes, souvent pluriannuels, sont confrontés aux aléas de la programmation budgétaire des différents intervenants, relève-t-il, notant que les collectivités recourent parfois à des prêts accordés avec retard, ce qui décale l’ensemble du calendrier d’exécution.
Un futur décret prometteur
Face à ces contraintes juridiques et opérationnelles, les collectivités territoriales pourraient bientôt disposer d’un cadre réglementaire spécifique. Le ministère de l’Intérieur a élaboré un projet de décret sur les marchés publics locaux dans le but de mieux prendre en compte les particularités des achats et des projets territoriaux, tout en remédiant aux difficultés rencontrées dans l’application du dispositif actuel.
L’élaboration de ce texte s’inscrit dans la poursuite de la réforme des marchés publics et dans l’accompagnement de la nouvelle génération des programmes de développement territorial, qui devront donner lieu à une hausse des investissements locaux. Elle a fait l’objet d’une concertation avec les maîtres d’ouvrage des collectivités afin de simplifier les procédures tout en préservant les principes de transparence, de concurrence et d’égalité des chances.
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En fait, les rapports transmis au ministère révèlent de nombreuses irrégularités dans la gestion des marchés publics locaux. Il s’agit notamment de l’exclusion injustifiée de concurrents, de l’attribution de marchés à des entreprises ne remplissant pas les critères requis, du paiement de prestations non conformes, de l’absence de sanctions contre des sociétés défaillantes et de défauts importants dans certains ouvrages réceptionnés.
Les inspections ont également relevé des dérives dans la gestion des bons de commande, des investissements non réalisés mais non recouvrés et un manque d’études préalables ayant entraîné retards, surcoûts et abandons de projets. De même, des manipulations dans les marchés d’études, portant parfois sur des projets fictifs, ont été relevées, ce qui aurait causé d’importantes pertes pour les finances publiques.
Ces constats rejoignent ceux de la Cour des comptes, qui pointe des faiblesses dans la définition des projets, l’estimation des coûts et les critères de sélection. Le décret en projet devrait ainsi être, selon le ministère, un levier majeur pour renforcer la gouvernance, la transparence et l’efficacité de la commande publique locale.



