Ces dernières années, plusieurs grands cabinets d’audit et de conseil ont réduit leur présence dans certains marchés africains, parfois dans un contexte de scandales ou de tensions réglementaires. Mais au-delà de ces facteurs conjoncturels, c’est une mutation plus profonde qui s’opère: l’IA remet en question les modèles traditionnels de fonctionnement de cette activité. Au Maroc, les acteurs du conseil observent cette évolution avec un mélange d’inquiétude et d’optimisme, conscients que l’innovation, bien que disruptive, peut aussi être un levier de croissance, indique le magazine hebdomadaire Challenge.
Les professionnels du conseil adoptent des positions nuancées face à cette transformation. Cité par Challenge, Abdou Diop, Country Leader de Forvis Mazars, souligne qu’aucun de ces métiers n’est voué à disparaître, mais beaucoup risquent une «dépréciation fonctionnelle» s’ils ne s’adaptent pas. «Les activités les plus vulnérables sont celles dont la valeur repose sur la compilation, la structuration ou l’analyse basique des données», explique-t-il. «Cette évolution ne doit pas être perçue comme une menace, mais comme une opportunité. La technologie nous pousse à remonter dans la chaîne de valeur, là où s’exercent le jugement, l’éthique et la capacité à accompagner le changement», a-t-il ajouté.
Forvis Mazars a d’ailleurs fait de l’innovation un axe stratégique, comme en témoigne sa feuille de route «Stellar 2024-2028», qui mise sur la transformation des compétences et l’expertise à haute valeur ajoutée. «Nous investissons massivement dans l’intelligence augmentée, convaincus qu’il s’agit d’un levier clé pour nos clients», précise Abdou Diop. Également cité par Challenge, Moulay Amine Hammoumi, fondateur de KALYS Law Firm et ancien associé chez Grant Thornton, aborde la question sous l’angle juridique. «L’idée que l’IA pourrait remplacer les avocats est largement exagérée», affirme-t-il. «Le droit ne se limite pas à l’application mécanique de règles : il implique une interprétation fine, une compréhension du contexte humain et une argumentation nuancée. Ces dimensions reposent sur des compétences profondément humaines, comme l’empathie ou le jugement éthique, que l’IA ne peut pas reproduire», explique-t-il. En revanche, l’IA transforme déjà la profession en automatisant des tâches chronophages, comme la recherche jurisprudentielle ou la rédaction de contrats standards, permettant aux avocats de se concentrer sur des missions plus stratégiques. «Cette évolution pose un défi majeur : celui de l’adaptation», souligne Moulay Amine Hammoumi, ajoutant que «les avocats doivent intégrer de nouvelles compétences technologiques pour rester compétitifs. Ceux qui refuseront ce virage risquent de se retrouver dépassés».
Du côté des cabinets de conseil, l’IA est perçue comme une opportunité plutôt qu’une menace, à condition de savoir l’exploiter. «L’IA n’est pas une menace pour le conseil, mais pour le conseil à l’ancienne», estime Ouassim Driouchi, associé Télécoms et Innovation chez BearingPoint. «Lorsqu’on s’en empare correctement, la performance des consultants s’améliore, que ce soit en rapidité ou en profondeur de traitement. La collecte de données ou l’analyse de benchmarks peuvent être réalisées plus efficacement», a-t-il expliqué, tout en insistant sur un nécessaire regard critique: «la complexité humaine et l’intelligence relationnelle restent hors de portée des algorithmes. C’est là que réside la véritable valeur ajoutée des consultants».
BearingPoint développe d’ailleurs des solutions d’IA pour ses clients, comme l’optimisation du déploiement de la fibre en Allemagne et en France grâce à l’automatisation de certaines tâches. «Nos consultants créent des outils qui permettent à nos clients d’améliorer leurs opérations», précise Ouassim Driouchi. L’arrivée des outils d’IA générative marque une rupture majeure. Les modèles de langage peuvent désormais produire des synthèses, analyser des données ou générer des rapports en quelques minutes, des tâches qui mobilisaient autrefois des centaines d’heures de travail, souvent confiées à des consultants juniors. «Ces activités peuvent aujourd’hui être largement automatisées», confirme une source interne. Les grands cabinets ont massivement investi dans cette transformation. Dès 2025, les «Big Four» ont commencé à intégrer des agents d’IA capables d’assister les consultants ou d’exécuter certaines missions de manière autonome. «Dans ce contexte d’IA, de data et de transformation digitale, le directeur administratif et financier (DAF) n’est plus un simple producteur de reporting», observe le Managing Partner de BDO Morocco Zakaria Fahim, selon lequel «il devient un stratège, un architecte de la performance. Notre baromètre montre que le DAF pilote désormais la création de valeur, en alignant la stratégie financière avec la transformation digitale de l’entreprise».
«L’IA ne signe pas la fin du conseil», affirme Zakaria Fahim, puisque de son avis, «elle signe la fin d’un certain confort. Elle oblige chacun, cabinets, entreprises, dirigeants, à se réinventer. Et dans ce nouveau paradigme, le leader financier devient central, à condition qu’il accepte de changer de posture: passer de contrôleur à stratège, de producteur de chiffres à pilote de la transformation». Une mutation qui, «si elle est bien accompagnée, pourrait bien faire du Maroc un acteur clé de cette nouvelle ère», écrit Challenge.




