Le Maroc figure parmi les rares économies africaines à s’être hissées vers des segments industriels sophistiqués, mais reste enfermé dans l’un des blocs régionaux les moins intégrés du continent. C’est le constat qui se dégage du dernier rapport publié par la Banque mondiale, intitulé «Integrating Africa: From Threads to Hubs».
Le document dresse un état des lieux des chaînes de valeur régionales et mondiales sur le continent, et positionne le Royaume à la croisée de deux réalités: celle d’un pôle industriel comparativement avancé, et celle d’un ensemble régional, l’Union du Maghreb Arabe (UMA), qui demeure le parent pauvre de l’intégration africaine.
À l’échelle continentale, il ressort du rapport que le commerce intra-africain reste marginal. En effet, sur l’ensemble de leurs exportations, les pays africains n’en dirigent que 20% vers d’autres pays du continent, contre plus de 50% au sein de l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN) ou de l’Union européenne (UE). Dans cette situation, le Maroc occupe une position singulière, que le rapport détaille à travers plusieurs indicateurs: participation aux chaînes de valeur, réseau d’accords commerciaux, gouvernance énergétique et facilitation des échanges.
Les auteurs du rapport relèvent que la participation en amont aux chaînes de valeur mondiales -soit la capacité d’un pays à importer des intrants intermédiaires pour les transformer ou les assembler localement- reste limitée en Afrique. En effet, expliquent-t-ils, seuls quatre pays dépassent le seuil de 10% de leurs exportations brutes sur la base de ce critère: le Kenya, le Maroc, l’Afrique du Sud et la Tunisie. Pour le Royaume, cette insertion se concentre sur les composants automobiles et aéronautiques, portée par les zones franches d’exportation et les réseaux d’acheteurs internationaux.
Montée en puissance industrielle
Le rapport indique que sur la période 2015-2019, le Maroc a généré en moyenne 496 millions de dollars d’exportations en chaînes de valeur régionales, un montant supérieur à celui de la Tunisie (459 millions), de l’Égypte (445 millions), de l’Angola (311 millions) ou encore de l’Algérie (282 millions).
Dans le secteur des produits chimiques transformés -l’une des filières régionales les plus actives, avec 2,7 milliards de dollars de flux liés aux plastiques, aux engrais et aux exportations chimiques-, le Royaume est cité aux côtés de l’Égypte et de l’Afrique du Sud comme l’un des trois moteurs de cette dynamique.
Le rapport souligne par ailleurs la montée en puissance du Maroc sur le plan industriel, en qualifiant sa stratégie dans ce domaine de «grand saut», attribuant cette réussite essentiellement à trois facteurs: la collaboration public-privé, la proximité géographique avec l’Europe et l’alignement des infrastructures. Cette combinaison a permis au Royaume de disposer d’un avantage comparatif révélé dans des secteurs à complexité moyenne: chimie, électronique et composants automobiles.
Le Maroc est en outre identifié comme ayant percé dans les composants aérospatiaux et le câblage automobile, grâce à sa proximité avec les marchés et réseaux de fournisseurs européens.
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Les auteurs du rapport soulignent que ce profil industriel avancé du Maroc contraste avec la faiblesse de l’intégration régionale du bloc auquel il appartient, notant que «l’UMA demeure la Communauté économique régionale la moins intégrée» du continent, avec un commerce intrarégional inférieur à 5%.
Ils attribuent cette situation à la fragmentation politique, aux tensions régionales persistantes et à l’absence de mécanismes de coordination institutionnelle qu’ils qualifient de freins durables à l’intégration économique en Afrique du Nord.
Or, relèvent-ils, cet ensemble régional dispose de tous les atouts pour réussir cette intégration: une langue commune, la convertibilité des monnaies et la proximité géographique des pays membres. Ils en déduisent que l’économie politique prime sur la géographie dans les trajectoires d’intégration régionale.
Dans la cartographie des avantages comparatifs par bloc régional, le rapport de la Banque mondiale note que l’UMA se distingue par une spécialisation dans la manufacture lourde et la chimie, alors que la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) domine dans les industries extractives et légères, et que la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO) affichent une spécialisation modérée dans l’agro-transformation et le textile.
Un réseau d’accords commerciaux étoffé
Le rapport relève, par ailleurs, que le Maroc se distingue par la densité de son réseau d’accords préférentiels pas seulement au niveau continental, mais également mondial. Il figure, en effet, dans le peloton de tête au même niveau que le Royaume-Uni et derrière l’Égypte. Le document identifie également le Maroc, aux côtés de l’Afrique du Sud, comme l’un des «fournisseurs-ancres» des marchés carbone et des normes vertes en Afrique.
L’une des conclusions les plus importantes du rapport est que l’énergie constitue le domaine où le fossé entre capacité technique et intégration réelle apparaît le plus nettement en Afrique du Nord. Il relève que la région dispose de réseaux électriques sophistiqués et de pratiques opérationnelles avancées, mais que le commerce intra-africain d’électricité y reste minimal, freiné par la fragmentation politique et la divergence des cadres réglementaires.
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Ce qui montre, selon les auteurs du rapport, que la contrainte principale à l’intégration énergétique africaine n’est pas le potentiel de production, mais les conditions institutionnelles, réglementaires et politiques nécessaires pour transformer des infrastructures existantes en un marché régional fonctionnel.
Globalement, «Integrating Africa: From Threads to Hubs» résume ainsi un paradoxe plus large identifié par la Banque mondiale à l’échelle du continent: des économies capables de gravir les échelons de sophistication industrielle et de tisser un vaste réseau d’accords commerciaux, mais dont l’ancrage régional immédiat reste fragilisé par des blocages avant tout politiques et institutionnels, plus que par un manque de capacités économiques ou technique.




