À une certaine époque, j’avais été amené à côtoyer nombre d’écrivains et poètes du Maroc, notamment à Casablanca. Cela se passait dans des rencontres informelles la plupart du temps, mais, progressivement, nos rapports s’étaient suffisamment multipliés pour que bien des souvenirs, parfois plaisants parfois moins, me rappellent de temps en temps quelques-uns d’entre eux.
La majorité travaillait dans l’Éducation nationale. Certains vivaient de collaboration à des journaux, d’autres gagnaient leur pain comme employés dans des secteurs de l’Administration. Ils se voyaient entre amis, lisaient leurs fragments d’écrits non encore publiés, débattaient de questions culturelles après tel ou tel événement dans le monde littéraire, souvent dans l’excitation. La première fois que je me suis trouvé au milieu du groupe, il a fallu que je tombe sur un moment de pleine effervescence dû à la découverte des relations qu’entretenaient deux des habitués du cercle avec les dictatures libyenne et irakienne.
Le centre géographique de cette nébuleuse littéraire, dissymétrique et remuante, se situait au Maârif, un quartier construit en damier, au tracé rigoureux et rectiligne qui met au défi la relation à la spatialité. Le concepteur n’y avait toléré aucun espace public. Ex-fief de Présence Française du Docteur Causse, les rues y avaient été toutes consacrées aux noms des pics qui culminent dans les Alpes du Sud et les Pyrénées. De là partaient des hordes de pieds-noirs d’origines diverses, en expéditions punitives, saccager les commerces musulmans de Derb Omar. La meute glapissante et avinée entendait ainsi riposter aux manifestations populaires contre les autorités coloniales, devenues fréquentes depuis le soulèvement du 20 août 1953. Après la fin du Protectorat, les rues ont été débaptisées et renommées non pas d’appellations de substitution tirées des chaînes de l’Atlas ou du Rif, mais de noms d’individus tout sauf familiers à autrui — probablement jurisconsultes à l’époque médiévale ou lettrés dont plus personne ne se souvient et n’en a que faire du reste.
Tout le monde se retrouvait dans l’appartement d’un gentil nouvelliste, célibataire de son état et néanmoins horrible travailleur. Son logement se situait à l’étage d’un immeuble vétuste des années 20, rue de l’Esterel, orné en façade de guirlandes de fleurs et de pilastres surmontés d’amphores. Son perron donne au visiteur l’impression de s’être égaré au vestibule d’un monument funéraire. Le sommaire mobilier de l’appartement se distinguait par deux banquettes matelassées, quelques coussins, un tapis en lirette dépenaillé glissé sous une table basse, dans la pièce centrale, et une armoire au miroir fendu accueillant à l’entrée. Quelques toiles insignifiantes et des affiches encadrées garnissaient les murs.
Les rencontres littéraires se tenaient en général en fin d’après-midi. Durant ces rendez-vous, les lectures se terminaient dans la même pièce toujours noyée dans la fumée du tabac, tandis qu’une servante s’occupait de débarrasser la table où elle avait renouvelé à l’assemblée plusieurs fois le service en amuse-gueule et petits verres. Le reste du programme se prolonge par une virée du côté des gargotes de l’ancienne médina, près de l’emblématique Smât, à l’entrée de la vieille cité. L’endroit, avec ses fritures de poisson chez les Meknassis et ses auberges où les plus démunis peuvent dormir et manger des plats en sauce garnis de pieds de moutons et de pois chiches, a toujours été incontournable pour les amateurs d’escales nocturnes. Les noctambules moins désargentés se rabattent sur Las Delicias plus loin sur le boulevard. Qui n’a pas vu se répandre les premières lueurs de l’aube empourprée, dans l’axe de l’avenue des FAR, attablé à une modeste cafétéria et accompagnant son thé à la menthe de beignets frits à la marocaine, ne sait pas ce que c’est que l’espérance.
Au sein du petit club, un membre en particulier qui se disait poète était cause de vrai embarras, pour ne pas dire de continuel tourment. Il signait sa littérature intermittente exprès d’un pseudonyme, agissant comme si le Maroc n’avait jamais cessé d’être sous état d’exception depuis les émeutes de 1965, et qu’en ce qui le concerne il devait s’appliquer à rester dans la clandestinité quoi qu’il arrive. Son discours littéraire générait par-ci par-là quelques strophes fébriles ou éplorées, travaillées en sourdine par le rapt de Ben Barka. Occasionnellement, pour changer, mais dans le même registre funèbre, il s’abandonnait à l’évocation de l’assassin de Robert Kennedy Sirhan Sirhan. Dans la vie professionnelle, il était avocat spécialisé en naufrages conjugaux et pensions alimentaires acrimonieuses.
Il s’était mis en tête un jour que le maître de céans ne devait pas dépasser cent pages de texte dans ses récits. Quand il en parla à l’intéressé et que l’autre promit d’y penser, il en déduisit que son ami appréciait son conseil et que la promesse d’y réfléchir signifiait s’atteler sans tarder à trouver la manière de suivre sa recommandation au pied de la lettre. Mais pourquoi le chiffre rond de cent pages? D’où l’avocat sortait-il cette idée saugrenue? Le plus consternant est qu’il s’était donné à lui-même pour consigne d’aller à l’improviste vérifier si celui qu’il exhortait à l’économie en matière d’écriture narrative, respectait bien le mot d’ordre des cent pages à ne pas dépasser. Et c’est là que la déveine du nouvelliste se met à prendre un tour burlesque. Dès que son inquisiteur autoproclamé se montrait à la porte, le pauvre écrivain rentrait dans une agitation folle. Son bourreau marmonnait un bref salut et allait directement dans la pièce où l’autre avait sa table de travail; là, sans autre forme de procès, il fouillait dans les papiers empilés et en profitait aussi pour rafler le premier livre qui lui tombait sous la main.
Le moins drôle, c’est que sa menace lancée un jour de tabasser son hôte si jamais celui-ci ne se restreignait pas aux cent pages de rigueur, n’était pas une formule en l’air.
Ainsi, lorsqu’il s’apercevait que son prosateur préféré avait dépassé le chiffre fatidique, et bien que l’infortuné jure ses grands dieux que le travail n’était pas fini, et ceci n’est pas un conte, il s’emparait des feuillets et les dispersait dans la pièce en poussant d’affreux jurons; il craqua même un jour une allumette pour y mettre le feu.
On se serait cru dans un roman de Dostoïevski.
D’autant plus que d’autres écrivains terrorisés, si je puis dire, par procuration, s’astreignirent d’eux-mêmes à ce nombre de pages devenu la clé de toutes les impasses en matière d’écriture. Au final, excédé, l’auteur de nouvelles interrompit les séances de lectures qu’il organisait chez lui, ferma sa porte au fâcheux. Sauf que l’olibrius, quand il était pris de boisson, revenait la nuit frapper à la porte et appeler à plusieurs reprises son ancien camarade à haute voix du dehors. Il se pointait flanqué d’un autre personnage qu’on disait aussi enseignant. Affligé d’une forte myopie, la face terreuse tavelée par l’herpès, l’enseignant en question pâtissait de quantité de tics nerveux et incontrôlés en supplément : de soudaines secousses d’épaules comme s’il s’occupait à tout instant d’ajuster son veston sur le dos, des torsions régulières du cou, de brefs ricanements hideux en lieu et place de paroles intelligibles. C’était plus que n’en pouvait supporter un individu normalement constitué.
Un soir que l’écrivain était au café La presse en compagnie de l’un des ex-participants à ses séances de lecture, il n’arrêta pas d’expliquer à son interlocuteur qu’il était croyant autant qu’on peut l’être, ressassait ses élucubrations hebdomadaires, se lamentait sur son sort, sans compter que le nom d’Italo Svevo fusait de temps à autre à travers ses soliloques. Ce n’était pas gratuit. S’étant souvenu de Macario, cousin désinvolte d’Annetta dans Une vie de Svevo, il donna le nom de Maqqar à l’un de ses personnages de nouvelle. Le protagoniste italien a des mains aristocratiques, des manières de profond penseur; Maqqar — le moqueur comme son nom pourrait l’indiquer dans l’esprit de l’auteur — promène chez notre nouvelliste, au fil d’une narration à rallonge, une silhouette qui s’effiloche et s’effrite en cours de lecture. Le nom directement emprunté au glossaire contemporain de la légende urbaine, se conjugue aussi comme verbe transitif et à tous les modes. Généralement, on en use pour rabattre le caquet à un contradicteur trop sûr de lui par la formule expéditive bien connue : in the baba, ou quelque chose d’approchant. Pendant ces moments de profond découragement au café, il n’a pas arrêté de remuer sur son siège tout en parlant; d’avoir des gestes affolés, de lorgner vers la sortie comme s’il se disposait à quitter les lieux. Puis, brusquement, sous le coup d’une de ces colères mornes où on a envie de briser quelque chose, il sort de sa poche un billet chiffonné tout crasseux de 5 dirhams, le fourre dans sa bouche et s’emploie à vouloir l’avaler.
Quant à l’avocat, il trouva un autre souffre-douleur en la personne d’un élégiaque natif de Meknès, dont le nom veut dire à la fois heptagonal et prématuré de sept mois. Mais quelle que soit la façon dont son nom est prononcé, pour moi c’était Septimus. Avant d’échouer parmi les agités du Maârif, Septimus avait endossé la dignité d’échanson dans la pure tradition des poètes de cour de la décadence abbasside. Il tint ce rôle pendant un bon bout de temps auprès d’un ressortissant munificent des pays du Golfe, en échange de ses libéralités. Ce cheikh-là, dans ses moments de béatitude, racontait qu’il disposait d’un endroit prodigieux dans le désert de son pays, formé de hauts rochers noirs, où trouver refuge et où il est loisible, dans la solitude granitique, rien que pour soi, d’écouter la voix… d’Allah. Il traînait partout avec lui son commensal quand il était de passage au Maroc. Le poète-échanson, lui, avait toujours à la disposition du cheikh un distique bien tourné et d’un mécanisme ingénieux, qui possède la propriété de s’adapter aux circonstances privilégiées de leurs vagabondages, et l’art de se teinter à point nommé de sentiments blessés ou de passion triste.




