Il est né à Machhad, dans l’est d’un pays compliqué, et son père, un saint homme, était pugnace, il lui avait tracé sa voie, il souhaitait qu’il suive son chemin, aucun autre ne lui semblait acceptable.
II avait douze ans et une passion démesurée pour la lecture, il passait son temps dans la bibliothèque, une salle très calme, plongée dans une douce pénombre, avec un plafond très haut.
Il lisait tout ce qui lui tombait entre les mains, cela pouvait être un manuel d’utilisation d’un appareil abscons ou un livre de recettes gastronomiques improbables.
J’avais été un enfant comme lui, on me voit sur une photo à l’âge de douze ou treize ans avec, sur mes genoux, Les aventures de David Copperfield.
Mon père, toutefois, n’a pas été un dignitaire religieux et il aimait les livres. J’ai grandi sans lui, son absence a forgé mon caractère et renforcé mon désir de lire et de lire encore pour donner du sens à la vie.
Lorsque j’ai découvert l’histoire de celui que j’appelle ici l’enfant de Machhad, ce dernier est sur une photo, il doit avoir treize ans et il tient le même livre que moi.
Il n’a pas l’air d’avoir aimé le roman de Dickens, mais il dit dans un entretien que l’auteur anglais lui a ouvert les yeux sur la meilleure façon de combattre la misère avec la littérature.
Il passait plus de temps à la bibliothèque Astan-el Qods El Razavi qu’à la mosquée.
Il a pleuré, confie-t-il, à la lecture de Madame Bovary et longtemps gardé une tendresse pour l’héroïne. Toutefois son roman préféré est le chef-d’œuvre de Hugo, sur lequel il déclare:
«Les Misérables sont un miracle de la littérature. Il faut lire et relire ce roman. C’est un livre de sociologie, d’histoire, un livre de critique sociale, un livre divin, d’amour et de sentiment.»
Il a aussi lu Le Père Goriot de Balzac, Guerre et Paix de Tolstoï ainsi que la Divine Comédie.
Les Mille et Une Nuits m’ont fait découvrir, précise-t-il, l’Orient sous un nouveau jour.
Il confia ces mots à son maître et ce dernier convoqua son père pour l’informer que son rejeton était perdu pour la religion. Hors de lui, le père supplia qui de droit de l’informer s’il voyait son fils se glisser dans la salle de lecture de la Bibliothèque.
Suivent la lecture secrète et le mensonge.
C’est une période décisive.
Il savoure le goût de la phrase juste.
Il prend Amine, comme pseudo, et écrit de la poésie.
C’est un jeune homme révolté après avoir été un contemplatif.
Je l’ai croisé une fois à Londres, entre Whitechapel et Aldgate East, il devait avoir quarante ans et j’en avais vingt-six, je faisais alors des piges pour un journal anglais.
Je l’ai suivi, dans une ruelle pleine d’immondices et de mauvaises odeurs, il est entré dans une vieille bâtisse sur Brick Lane, où s’entassaient des gens de toutes origines dans une misère infame.
Un homme a surgi dans l’obscurité pour lui porter des coups, mais il a désarmé son agresseur, et ce dernier s’est mis à genoux, pour implorer son pardon.
Je l’ai vu une autre fois à Téhéran, dans le quartier du Bazar, non loin de la vieille Mosquée Soltani.
Je savais qu’il avait un goût prononcé pour le déguisement, la littérature avait favorisé ce penchant, et il le faisait soigneusement, il prenait l’allure parfois d’un vieux mendiant dans les rues de la capitale, il m’a regardé avec insistance avant de se glisser dans la Mosquée…
J’avais trop envie de lui demander si, vraiment, ainsi qu’il le déclare, dans un entretien paru en février 1972, le théâtre est l’art qu’il préfère par-dessus tout et de quand date sa grande passion pour Shakespeare.
Il aurait aimé mettre en scène à Avignon, ou à West End à Londres, Les Misérables dans une grosse production, il n’a jamais dit très hollywoodienne, mais je sens cela dans le choix des mots utilisés quand il parlait de théâtre.
C’est tout cela qui m’a conduit à considérer que les tyrans sont des êtres particuliers.
Si le temps me le permettait, j’écrirais un drame, quelque chose comme un huis clos, dans lequel un tyran, en possession de tous ses moyens, essaierait de convaincre le monde du bien-fondé de sa vérité.
Je suis un vieil homme, je ne sais combien de semaines ou de jours il me reste à vivre. Le temps est un fil d’une fragilité insigne, on le réalise quand on n’a plus …le temps.
Est-ce que les tyrans le savent ? Et s’ils le savent, pourquoi font-ils ce qu’ils font comme s’ils étaient promis à l’éternité?
Ont-ils apprivoisé les heures qui passent?
Si je le pouvais, j’exhumerais les tyrans pour leur demander à quoi leur a servi d’avoir été ce qu’ils furent. Puis j’écrirais un traité sur les hommes qui s’évertuent à martyriser leurs semblables.
Dans quel but?
Et pour quel gain?
Dans la prison où on m’a jeté, j’ai eu tout le temps de réfléchir à cela. Je n’espérais pas sortir vivant. On m’a mutilé, je croyais que c’en était fini de moi, mais le miracle existe, il faut croire.
Qu’ai-je dit qu’il ne fallait pas dire?
Ma pauvre mère allait prier les saints quand elle me voyait me rebeller. Elle avait peur et il ne lui restait que ça, prier les saints. Elle craignait que son fils finisse en prison. Et cela s’est produit.
On m’a battu, torturé, puis je suis sorti mais je suis toujours le même, il en faudrait plus pour me guérir de ma colère.
Dans une lointaine jeunesse, j’ai écrit un texte d’une violence effarante. J’y parlais de la détention d’un homme injustement condamné et de son bourreau. Et voilà que je rencontre mon tortionnaire dans une rue passante. Il n’y avait plus de forces en moi pour me battre inutilement. L’homme était épuisé, il n’avait pas mangé depuis longtemps. Je l’ai secouru, je n’ai pas accepté de le voir dans cet état… Il ne s’est pas souvenu de moi, mon visage lui disait quelque chose, mais il ne savait pas quoi.
Sa mémoire était défaillante, elle titubait et bégayait, c’est ce mot qu’il a utilisé pour me confier qu’il ne se souvenait plus de grand-chose et que le temps passait trop vite:
-Ma mémoire bégaie et répète inutilement les mêmes choses.
J’ai pensé «inutilement vraiment»?
Ses enfants l’avaient abandonné et il dormait dans la rue, je l’ai recueilli et nous avons parlé toute la nuit, jusqu’à l’aube…
-À quoi, lui ai-je demandé, cela vous a-t-il servi de torturer des hommes et de vouloir les réduire au silence ? Qu’est-ce que cela vous a-t-il fait gagner?
Il m’a fait une confidence, il m’a dit qu’il aimait lire autrefois, il se souvenait de chapitres entiers lus dans sa jeunesse.
Il connaissait les grands auteurs américains, comme Faulkner, et il avait eu les félicitations du jury pour un mémoire sur Dos Passos, puis la vie l’avait conduit sur d’autres chemins : il s’était éloigné des livres et il s’était engagé dans ce qu’il avait fait, par conviction, et pas seulement pour gagner plus.
Il est parti et j’ai essayé d’imaginer cet homme en train de lire Philip Roth ou Garcia Marquez avec un stylo à la main pour annoter leurs pages.
Une fois, à Téhéran, un policier, qui m’a rappelé cet ancien tortionnaire, m’a demandé, suspicieux, pourquoi je passais et repassais devant le palais des dignitaires religieux qui gouvernaient son pays.
-Que craignez-vous? ai-je failli lui jeter en travers de la figure. Qu’un vieil homme comme moi fasse sauter la résidence de vos saints?
Il n’avait pas un visage spécialement rébarbatif, ou grincheux, mais ça avait dû être un jeune homme torturé et mal aimé de Dieu. Il m’a fouillé et trouvé dans mes poches des embryons de nouvelles et des vers en attente pour devenir des poèmes. J’avais commencé, peu de temps avant cela, à imaginer un parallèle entre Lord Byron et l’enfant de Machhad qui, lui aussi, avait cette manie comme moi, de remplir ses poches de papiers…
Je disais dans l’un de ces papiers, écrit dans le lumineux Parc de la Villa Borghese, à Rome, au pied de la statue de Byron, que l’enfant de Machhad s’était un jour opposé ouvertement à son père, qui était persuadé que Les liaisons dangereuses et Le quatuor d’Alexandrie ne pouvaient que pervertir l’esprit de son fils.
-Je ne l’accepterais jamais, avait dit le père à son fils, je préfère te tuer avec mes propres mains avant qu’à ce jour n’advienne!
Le fils a failli se jeter sur son père, confie-t-il, puis ils se sont rabibochés lorsque l’enfant de Machhad a accepté d’épouser la jeune femme -fille d’un saint homme- que son père avait choisie pour lui.
Dans un geste ultime, l’enfant de Machhad, qui deviendrait un grand dignitaire, aux côtés de Khomeiny, sous le nom de Ali Khameiny, a fait un autodafé des livres qui l’avaient un temps éloigné de son père et de la religion.
L’on m’a dit que l’enfant de Machhad, avant de fermer les yeux pour l’éternité, avait eu une pensée pour le ciel lumineux de Rome et pour Macbeth qu’il aurait eu tant aimé mettre en scène à Avignon ou ailleurs.
Mais qui peut garantir que cela est vrai?




