C’est au pavillon du CNDH que s’est tenue dimanche 10 mai une conférence consacrée aux industries culturelles et créatives, à leurs défis et à leur participation au développement. Trois intervenants ont pris la parole sous la modération de la journaliste Ghita Zine: Yassine Retnani, éditeur et président de la commission livre et édition au sein de la FICC, Latefa Ahrare, directrice de l’Institut supérieur des arts dramatiques et de l’animation culturelle et Sophia Akhmisse, directrice exécutive de la Fondation Ali Zaoua.
Les chiffres posent d’emblée la réalité du secteur. Les industries culturelles représentent 2,4% du produit intérieur brut au Maroc, génèrent 43 milliards de dirhams de revenus et emploient 116.000 personnes, soit 1% de la population active, un taux qui dépasse celui du secteur de la santé.
Yassine Retnani a ouvert son intervention par un constat douloureux. «On vient de perdre Nabil Lahlou et Abdelwahab Doukkali, on est en train de perdre une partie de notre mémoire. La culture, la musique, le théâtre, c’est de la culture immatérielle, c’est notre héritage et ce qu’on veut laisser à nos enfants.»
L’union sacrée pour préserver l’héritage
Fils d’Abdelkader Retnani, fondateur de La Croisée des Chemins, l’une des plus grandes maisons d’édition marocaines, il a grandi dans ce monde avant de choisir d’étudier les métiers du livre en France. «J’ai un espèce de rétroprojecteur qui me suit et que j’analyse.»
Il a retracé la genèse de la Fédération des industries culturelles et créatives, créée en 2017 par Meryem Bensalah et Neila Tazi avec le concours de son père. «L’idée était de fédérer tous ces acteurs culturels qui travaillent dans l’ombre dans une grande solitude. Pourtant, ils génèrent du chiffre d’affaires, emploient des gens qui participent au rayonnement du pays.» La FICC regroupe aujourd’hui l’édition, le cinéma, l’audiovisuel, le gaming, les arts numériques, le design, les arts visuels, le spectacle vivant, la publicité, l’architecture et la mode. «L’objectif c’est de porter notre voix, d’analyser nos problèmes, de former, de chercher des financements. Un entrepreneur tout seul ne peut pas le faire ou n’en a pas le temps.»
Parmi les victoires concrètes, Yassine Retnani a cité l’obtention pour Rabat du titre de Capitale mondiale du Livre et de la lecture, fruit de dix ans d’acharnement collectif, ainsi que la création du Label Librairies du Maroc, un agrément délivré par le ministère pour réguler la chaîne du livre. «Représenter le Maroc dans un salon international, exposer sa production, c’est aussi porter avec soi tous ceux qui aiment ce pays, tous les Marocains qui vivent là-bas. Ça c’est quelque chose d’important.»
Réduire les fractures territoriales
Sophia Akhmisse a abordé la dimension territoriale du secteur, en soulignant que les disparités entre territoires atteignent 40%. La Fondation Ali Zaoua a choisi de s’implanter dans des quartiers périurbains de Tanger et d’Agadir pour toucher les publics qui n’ont pas accès à la pratique artistique et culturelle. «Lorsqu’on parle des ICC, on parle beaucoup des industries et des productions. Mais il faut des lecteurs pour les livres, des spectateurs pour les pièces de théâtre. Notre rôle est de réconcilier le public avec cette production culturelle et d’accompagner ces futurs entrepreneurs dans leur parcours, de leur donner l’opportunité de se tester, de rencontrer la pratique artistique et pourquoi pas de les accompagner dans leur projet personnel.»
Latefa Ahrare a replacé le débat dans une perspective politique et philosophique. «Parler des industries culturelles et créatives, c’est parler de la culture comme acte politique d’abord, et comme un droit ensuite, un droit fondamental pour tout citoyen, qu’il soit consommateur ou créateur.» Directrice de l’ISADAC, elle a insisté sur le rôle central de la formation. «Pour avoir de la créativité dans l’industrie, il faut de la créativité dans la formation.» Elle a également tenu à déconstruire les représentations erronées qui entourent le mot industrie. «Les gens entendent industrie comme automobile ou avion, comme si c’était une simple machine, en oubliant qu’il y a un humain derrière.» Et de rappeler une évidence souvent négligée: «Lorsque j’achète un livre, lorsque je prends mon billet de théâtre, je participe au PIB et je contribue à l’emploi.»




