Au SIEL de Rabat, le CNDH interroge la diversité culturelle: une richesse en débat dans un monde qui se referme

Lors de la conférence sur la migration et la diversité culturelle au stand du CNDH au SIEL 2026, le 6 mai 2026.

Migration, identité, appartenance. Au Salon international de l’édition et du livre de Rabat, quatre intervenants venus d’horizons différents ont débattu, mercredi 6 mai, de la diversité culturelle dans un monde qui peine encore à accueillir l’altérité. Témoignages personnels, lectures socio-anthropologiques et retours d’expériences associatives ont nourri les échanges lors de cette rencontre organisée au stand du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), posant une interrogation centrale: la diversité est-elle toujours perçue comme une richesse ou tend-elle à être réduite à un problème à résoudre?

Le 09/05/2026 à 12h13

Au cœur du Salon international de l’édition et du livre de Rabat, le stand du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) a accueilli, mercredi 6 mai, une conférence consacrée à l’une des interrogations les plus structurantes de notre époque: comment les sociétés appréhendent-elles la rencontre avec l’autre, et quel impact les dynamiques migratoires exercent-elles sur les cultures? Quatre intervenants ont croisé leurs regards pour tenter d’y répondre: Talha Jibril, journaliste, écrivain et universitaire, Abderrahim Al Atri, professeur-chercheur à l’Université Mohammed V de Rabat, Reuben Yemoh Odoi, acteur associatif et fondateur de l’association Minority Globe, ainsi que Abderafie Hamdi, chargé de la direction de l’observation et de la protection des droits de l’homme au CNDH.

Ouvrant les débats, Abderafie Hamdi a rappelé que le CNDH aborde la question de la diversité culturelle à partir de ses fondements, en la rattachant aux principes universels des droits de l’homme. L’institution s’inscrit ainsi dans le cadre des deux pactes internationaux relatifs aux droits civils et politiques, ainsi qu’aux droits économiques, sociaux et culturels, tels que consacrés dans leur préambule. À ses yeux, le débat sur la diversité culturelle est indissociable de celui des droits de l’Homme: c’est dans la reconnaissance de la diversité que se joue la dignité, à l’abri de toute exclusion et de toute stigmatisation.

Les médias face à la migration

Talha Jibril a pris la parole en livrant un témoignage à la croisée de l’intime et du professionnel. Originaire du Soudan et venu au Maroc pour y poursuivre ses études, il a évoqué une trajectoire marquée par une profonde transition culturelle, synonyme d’ouverture à la diversité et à l’altérité. «La migration ne se résume pas à franchir des frontières ou à changer d’adresse. C’est un voyage vers soi et vers l’autre, vers un monde plus vaste que la seule géographie de la naissance», a-t-il souligné.

L’intervenant a décrit le Maroc comme une terre d’accueil capable de transformer l’étranger en proche et l’immigré en acteur à part entière de la construction du présent. Une expérience qui s’est traduite, dans son parcours, par une trajectoire professionnelle singulière: celle d’avoir assuré la direction de la rédaction de cinq journaux marocains, un cas qu’il qualifie d’exceptionnel, tant dans le monde arabe qu’en Afrique ou en Europe. «La migration ne se réduit ni aux chiffres ni aux politiques publiques; elle s’exprime avant tout à travers des trajectoires humaines qui tissent des passerelles entre les cultures», a-t-il conclu.

Sur le rôle des médias, Talha Jibril s’est montré sans détour: les médias traditionnels, a-t-il relevé, se sont longtemps cantonnés au traitement du fait brut, sans véritable accompagnement humain du phénomène migratoire. Si les médias numériques et les réseaux sociaux ont ouvert aux migrants la possibilité de raconter eux-mêmes leur trajectoire, cette évolution s’accompagne toutefois de défis majeurs, notamment la prolifération des fake news, la superficialité des images et l’instrumentalisation de la question migratoire à des fins politiques. L’intervenant a ainsi insisté sur la responsabilité du journaliste professionnel, appelé à préserver un équilibre exigeant entre rigueur factuelle et sensibilité humaine, entre restitution de l’information et mise en lumière de sa dimension culturelle.

Évoquant la campagne électorale de Barack Obama, qu’il dit avoir suivie dans 51 districts, Talha Jibril a rappelé la célèbre formule «Yes We Can», avant de déplorer un recul par rapport à cet élan. «La migration est un long poème écrit en sueurs et en sang; la diversité culturelle en est la rime, celle qui lui confère sa beauté et sa capacité à durer», a-t-il conclu.

Une approche socio-anthropologique

Abderrahim Al Atri a, pour sa part, proposé une lecture renouvelée du phénomène migratoire. Selon lui, chaque situation relève d’une configuration singulière, faite de trajectoires humaines, de mobilités et de systèmes symboliques issus de contextes distincts, où le cadre d’accueil joue un rôle déterminant dans la production de sens. Il a ainsi mis en lumière une première fracture majeure: la tendance à la marchandisation de la diversité culturelle, souvent instrumentalisée comme ressource politique.

S’appuyant sur les travaux de l’écrivain canadien John Porter et son concept de «mosaïque verticale», il a souligné les limites du modèle canadien, fréquemment présenté comme une société ouverte mais traversé, en réalité, par des logiques de hiérarchisation sociale: les populations du Nord concentrant les positions dominantes, tandis que celles du Sud demeurent cantonnées aux niveaux inférieurs. «Nous naissons différents, et la migration permet de révéler cette réalité tout en la sublimant», a-t-il affirmé, regrettant que migration et diversité culturelle soient aujourd’hui largement perçues sous l’angle du problème.

Mobilisant également la pensée de Bruno Latour à l’aune des mutations du monde numérique, Abderrahim Al Atri a insisté sur l’évolution des paradigmes: la diversité culturelle ne saurait être cantonnée aux seules sphères artistiques, mais irrigue l’ensemble des dynamiques sociales. Il a, enfin, formulé une interrogation centrale: «Les politiques publiques actuelles sont-elles réellement à la hauteur d’une diversité culturelle qui, au-delà de son traitement institutionnel, irrigue l’ensemble de la société?»

L’art comme pont entre les cultures

Reuben Yemoh Odoi, originaire du Ghana, a apporté le regard du terrain associatif. Directeur artistique de l’association Minority Globe, il œuvre aux côtés de personnes en situation de migration pour favoriser la compréhension mutuelle à travers la création artistique. À ses yeux, la culture prend racine dans les sonorités et les langues, et c’est par l’écoute que se construit la diversité. Dans ce cadre, il collecte et met en dialogue des expressions culturelles issues de différentes régions du Maroc, évoquant notamment sa découverte, à Marrakech, des nuances propres à l’accent de Tiznit.

Insistant sur l’apprentissage des langues comme véritable vecteur d’ouverture au monde, il a souligné que cette disposition lui a permis d’accéder à des financements, notamment auprès du Fonds arabe pour les arts et la culture (AFAC). «Ce n’est pas la langue qui prime, c’est la culture», a-t-il conclu.

Par Qods Chabâa
Le 09/05/2026 à 12h13