Quel monde merveilleux!

Mouna Hachim.

ChroniquePrès de soixante ans plus tard, la chanson n’a rien perdu de sa douceur ni le monde de ses contradictions…

Le 24/10/2026 à 12h02

Cinquante-neuf ans, jour pour jour aujourd’hui. L’âge où l’on commence à regarder derrière soi avec une certaine indulgence et devant soi avec une grande perplexité.

Là n’est pas le lieu de s’épancher sur un récit de vie, ni de faire le bilan d’une génération, encore moins de céder à la nostalgie.

Ce qui m’intéresse, hier comme aujourd’hui, c’est le spectacle du monde. Ses contradictions, ses sources d’émerveillement, ses absurdités, ses emballements. Et cette étrange faculté de l’humanité à accomplir des prouesses tout en reproduisant méthodiquement les mêmes erreurs avec des moyens encore plus sophistiqués.

Je suis née l’année de la mort de Che Guevara, des grandes manifestations contre la guerre du Vietnam, de l’effervescence contestataire, de la lutte pour les droits civiques, de la guerre des Six-jours sur fond de guerre froide et de menace nucléaire.

J’ai connu un monde sans internet, sans téléphone portable, sans intelligence artificielle.

Un monde où un gros téléphone trônait dans un coin stratégique de la maison, où la télévision avec sa chaîne unique et ses programmes débutant en fin d’après-midi réunissait toute la famille devant le même écran, sans que l’on reçoive en temps réel les convulsions de la planète dans notre salon.

Un monde où l’on attendait patiemment le courrier, sans imaginer qu’un jour jour les messages voyageraient aussi vite que nos pensées, où l’on pouvait être joignable sans susciter l’inquiétude ou l’inquisition.

Un monde qui n’était ni plus juste, ni plus pacifique, ni même forcément plus heureux, mais dont les heures s’égrenaient selon un autre tempo.

«What a wonderful world», chantait en cette année 1967 Louis Armstrong, dans un contexte de haute tension. Une ballade aux allures insouciantes, qui a traversé le temps, célébrant comme pour conjurer les tourments d’un monde en proie aux déchirements, les arbres verts, les roses rouges, les couleurs de l’arc-en-ciel sur les visages des passants, la magie de la vie au quotidien, la fraternité et l’amour des humains.

Et dans le regard porté sur les enfants qui grandissent se dessinent l’optimisme, la foi en l’avenir et une profonde humilité. L’acceptation de ne pas tout savoir, de ne rien maîtriser, de transmettre un monde que d’autres comprendront probablement mieux que nous.

«They’ll learn much more than I’ll ever know» (Ils apprendront bien plus que je ne saurai jamais), souffle-t-il de sa voix rauque inimitable, comme un prolongement naturel de sa trompette.

Je ne céderai ni aux sirènes d’un passé idéalisé, ni aux sombres prophéties des Cassandre de notre temps.

Pourtant, difficile d’ignorer l’ampleur des grondements.

En Europe, d’abord, cet espace longtemps associé à la prospérité, à la protection sociale, à la stabilité, aux libertés.

France, Belgique, Italie, Portugal, Grèce, Albanie… les colères s’expriment avec fracas dans la rue.

Les revendications et les intensités varient, mais derrière les cortèges se devine la même angoisse de sociétés qui ne savent plus très bien quel avenir offrir à leurs enfants.

Comment ne pas entendre cette jeunesse, à laquelle chaque génération promet un monde meilleur, et qui se heurte à la précarité de l’emploi, aux inégalités, à la cherté de la vie et à l’incertitude des lendemains?

Au Royaume-Uni, où plusieurs avaient fini par croire la paix définitivement établie, le gouvernement ressort ses anciens plans de guerre et recommande aux citoyens de constituer des réserves d’eau et de denrées non périssables pour faire face aux éventuelles perturbations.

Le général Sir Roly Walker, chef de l’état-major de l’armée de terre, prévient en substance de son côté, à la mi-octobre, face aux troupes de la garnison de Catterick dans le Yorkshire du Nord, que le temps où l’on pouvait tenir la guerre pour une perspective lointaine est révolu.

L’heure n’est plus aux illusions.

L’ombre de la guerre entre la Russie et l’Ukraine dépasse les seules lignes de front.

Comme si ce n’était pas suffisant, au Moyen-Orient, les affrontements entre l’Iran, Israël et les Etats-Unis rappellent, à leur tour, combien les équilibres demeurent vacillants.

L’embrasement gagne plusieurs pays de la région, tandis que les détroits d’Ormuz et de Bob el-Mandeb, artères vitales du commerce mondial, deviennent des points de crispation.

Alors même que les distances sont abolies, les secousses d’un conflit lointain se répercutent quasi instantanément sur le quotidien de chacun, du prix de l’essence à la pompe à celui de la baguette de pain.

Les technologies ont certes repoussé les limites du possible, nous délivrant de certaines angoisses pour nous confronter à de nouveaux vertiges et à nos vieux démons.

Le monde a poursuivi sa course. Les guerres ont changé de théâtre, les dirigeants de visage, les révolutions de slogans.

Et dans cette confusion, les arbres continuent de verdir, le soleil de se lever, les enfants de grandir.

Armstrong avait raison.

Par Mouna Hachim
Le 24/10/2026 à 12h02