Lorsque l’on regarde la carte du Maroc, l’empreinte des conquêtes ibériques semble tenir en quelques enclaves: Sebta, Melilla, ainsi que des îles et des rochers toujours occupés par l’Espagne.
Mais c’est regarder par le petit bout de la lorgnette. Les conséquences de l’occupation dépassent les territoires encore sous contrôle pour englober les bouleversements induits dans son sillage.
Qui dit occupation, dit tributs exigés, razzias meurtrières, rapt et mise en esclavage, déplacements de populations, perturbation des circuits d’échanges, dépeuplement de cités entières…
Le Maroc des 15e et 16e siècles en offre une géographie dont nous avons presque perdu la mémoire.
Rien que dans la région de Doukkala, l’avancée portugaise ébranle profondément un espace jusque-là densément peuplé et agricole.
Boulaâouane, réputée pour la richesse de son terroir au bord de l’Oum er-Rbia, est attaquée en 1514, provoquant la fuite massive de ses habitants.
Tit, ancien ribat maritime devenu capitale provinciale, centre économique et foyer religieux fréquenté de toutes parts, connaît un sort comparable. Face à la menace portugaise, ses chefs, les Aït Amghar, s’engagent dans la guerre sainte dans la mouvance de la voie mystique jazouliya. Mais après la prise d’Azemmour par les Portugais, son sort est bientôt scellé. Tit est détruit et ses habitants déplacés vers la région de Fès par le sultan wattasside Mohammed al-Burtughali —«le Portugais», surnom qu’il devait aux années passées dans les geôles portugaises. L’ancien ribat de Tin n’Fitr perpétue toutefois la mémoire de ses hommes, parmi lesquels Moulay Abdallah, célébré chaque année lors d’un grand moussem.
Qui se souvient encore de Gharbia, dont le nom ne survit plus que dans celui d’un souk hebdomadaire devenu village et dans quelques patronymes portés notamment par des familles de Rabat?
La ville avait déjà retenu l’attention du grand lettré et vizir grenadin Ibn al-Khatib. Au début du 16e siècle, Hassan el-Ouazzan, alias Léon l’Africain, décrit son urbanisme, la richesse de son agriculture ainsi que l’importance de sa population, qui en faisaient la capitale de la région. Son nom lui-même disait son caractère urbain: Al-Madina, «la Ville», ou Al-Madina al-Gharbiya, «la Ville occidentale», par opposition à Azemmour, Al-Madina al-Charqiya, «la Ville orientale».
Occupée par les Portugais en 1513 à la suite de la prise d’Azemmour, Gharbia passe sous l’autorité de Nuno Fernandes de Ataíde, capitaine de Safi, qui en confie l’administration à son allié Yahya ben Taâfouft. Deux ans plus tard, la ville est détruite par le frère du sultan wattasside Mohammed Cheikh pour empêcher l’ennemi d’y prendre pied, et ses habitants sont déplacés vers la région de Fès.
Repeuplée peu après, Gharbia n’en a pas fini avec les déboires. Guerres et famine entraînent de nouveaux ravages. Lorsque le chroniqueur et voyageur Luis del Mármol Carvajal y passe au milieu du 16e siècle, il ne trouve plus qu’une ville en ruines, autour de laquelle vivent des populations bédouines profitant encore de la fertilité de ses terres.
Plus au sud, à l’embouchure de l’oued Tensift, un autre nom s’est presque effacé de la carte: Agouz.
Connu des géographes médiévaux sous le nom de Kouz Retnana, au sein des Regraga, ce port d’Aghmat abritait un fameux ribat. Réputé pour sa pêche aux aloses et l’exportation des céréales, il subit à son tour les dévastations de l’occupation portugaise.
Un fortin portugais y est édifié au bord de la mer, près de l’embouchure de l’oued Tensift, sur le site identifié à l’actuelle Souira Guedima. Évacué peu après, il laisse derrière lui un port engagé dans un lent déclin.
Il faut attendre le règne de Moulay Ismaïl, au 17e siècle, pour voir s’élever une nouvelle forteresse, cette fois plus en retrait de la mer, destinée à protéger le gué du fleuve.
Mais de la kasbah ismaélienne comme du castelo portugais, il ne subsiste aujourd’hui que des vestiges au milieu d’une localité désormais fréquentée par les estivants et les pêcheurs.
Dans cette dynamique d’expansionnisme lusitanien, la côte n’était pas la seule concernée. À partir des places qu’ils occupaient, les Portugais lançaient des razzias loin dans l’arrière-pays. Après la prise d’Azemmour, leurs expéditions frappent notamment Tamourrakoucht et Targa, sur la rive droite de l’Oum er-Rbia.
Plus au sud, sur le territoire des Regraga, se trouvait Mlija, détruite par les hommes de Yahya ben Taâfouft. On l’appelait aussi Batma, en référence, selon le professeur Ahmed Taoufiq, au grand pistachier —batm— qui s’y dressait.
Autre façade littorale, mêmes bouleversements.
Sur la côte méditerranéenne, l’occupation espagnole sème à son tour la désolation.
Le Rif médiéval n’a rien d’une succession de baies et de montagnes isolées. Sa côte est ponctuée de ports, de places fortifiées et de centres urbains ouverts sur l’intérieur du royaume, sur al-Andalus et sur la Mare Nostrum.
Mestassa, à une soixantaine de kilomètres à l’ouest de l’actuelle Al Hoceïma, possède une forteresse décrite par al-Idrissi dans sa Nuzhat al-mushtaq, où il évoque également le port de Kert.
Plus à l’est se trouve Al-Mazamma, qui décline sous les Mérinides avant de disparaître dans les troubles de la fin du Moyen Âge.
Ghassasa connaîtra un destin plus radical encore. À une dizaine de kilomètres à l’ouest de l’actuelle Melilla, celle que les Ibères appelleront Cazaza occupait une place importante dans le commerce du Rif. Occupée par les Espagnols en 1506, puis reprise par les Marocains, elle subit des destructions qui précipitent son déclin. Il n’en reste aujourd’hui que des ruines, quelques mentions dans des textes épars et des familles qui en portent encore l’ethnique.
Difficile, en regardant aujourd’hui cette petite baie du Rif, d’imaginer ce que fut Badis. L’un des principaux débouchés maritimes de la capitale du royaume sur la Méditerranée, son port accueille dès le 14e siècle des navires venus de Pise, Gênes, Venise ou Marseille. Ses liens avec al-Andalus et l’Orient musulman en font aussi un lieu d’échanges intellectuels et religieux, ainsi qu’un important foyer mystique.
Mais en 1508, les Espagnols prennent pied sur le rocher qui commande l’accès au port, de son nom Hajarat Badis. S’ouvre alors une longue période de luttes, marquée par son retour temporaire dans le giron marocain, comme fief du Wattasside Bou Hassoun, puis par l’accueil de corsaires turcs qui y trouvent refuge.
En 1564, une imposante flotte espagnole se présente devant Badis et s’empare de son îlot, auparavant relié à la ville par une étroite bande de sable. Il demeure depuis sous le contrôle des Espagnols, qui le désignent sous le nom de Peñón de Vélez de la Gomera, forme hispanisée qui conserve le souvenir du Rocher de Badis des Ghomara.
Badis, elle, ne retrouvera jamais sa place d’antan. Tout comme Bouskour, Kert, Tiguissas, Ghassassa…
C’est donc cette autre carte qu’il faut superposer à celle de Sebta et Melilla.
Réduire l’occupation ibérique aux quelques kilomètres carrés, demeurés aujourd’hui espagnols, reviendrait à n’en regarder que les survivants.




