Pendant longtemps, le théâtre Abderrahim Bouabid a été un lieu qui comptait dans la vie culturelle de Mohammedia. Inauguré en 2001, il avait notamment accueilli des représentations théâtrales, des manifestations universitaires et plusieurs rendez-vous artistiques. Pour les acteurs culturels de la ville, ce lieu représentait surtout un outil rare: une véritable scène équipée, capable d’accueillir aussi bien des spectacles que de grandes manifestations.
Aujourd’hui, le contraste est saisissant. De l’extérieur comme à l’intérieur, les signes de dégradation sont désormais difficiles à ignorer. Le bâtiment, qui nécessitait déjà des travaux d’entretien, s’est progressivement détérioré au fil des années de fermeture.
Mohammed Bassalah, directeur artistique de l’association culturelle Hawass, évoque avec amertume un équipement qui disposait pourtant d’atouts exceptionnels. «C’est un théâtre d’environ 900 places, avec une architecture intérieure et une acoustique uniques au Maroc», explique-t-il. Selon lui, la conception de la salle permettait même aux comédiens de se produire dans de bonnes conditions sans recourir systématiquement à une sonorisation artificielle. Ce projet, dont le coût s’élevait à près de 7 milliards de centimes, bénéficiait d’équipements et d’exigences techniques comparables à ceux de l’Opéra de Paris, les mêmes prestataires spécialisés en son et éclairage y ayant travaillé.

Mais cette qualité architecturale n’a pas résisté au manque d’entretien. «Les rideaux intérieurs sont aujourd’hui très abîmés, une partie de la machinerie scénique est dans un état préoccupant et les sanitaires ne sont plus fonctionnels. Le lieu n’est donc plus réellement en mesure d’accueillir une production artistique dans des conditions normales», décrit-il.
La fermeture du théâtre remonte à 2019. À l’époque, des travaux de réhabilitation avaient été annoncés. Depuis, le dossier semble avancer au ralenti, malgré une convention de partenariat conclue en 2022 entre le ministère de la Culture et le Conseil communal de Mohammedia, confiant la réalisation du projet à Casablanca Aménagement. «Une commission s’est déplacée sur les lieux pour évaluer l’état du théâtre et fixer les besoins à l’époque, mais rien n’a réellement été entrepris sur le terrain», déplore Bassalah.
Lire aussi : Le Grand théâtre de Casablanca toujours fermé: artistes et public à bout de patience
Pendant que la scène culturelle attend sa réouverture, le bâtiment a connu d’autres usages. Durant la crise sanitaire, le théâtre avait notamment été transformé en centre de vaccination. Depuis, il aurait surtout servi à accueillir ponctuellement des réunions ou des rassemblements, loin de la vocation pour laquelle il avait été construit.
Pour les artistes de Mohammedia, ce changement d’usage résume à lui seul le problème. «Pour organiser des répétitions ou monter un spectacle, il n’y a pas d’interlocuteur dédié ni de véritable cadre politique», regrette l’acteur associatif. Résultat: les artistes et les troupes de la ville doivent se tourner vers Casablanca ou Rabat pour trouver des espaces adaptés à leurs activités. Un paradoxe pour une ville qui dispose pourtant d’un équipement culturel de cette capacité.
Lire aussi : Grand théâtre d’Agadir: les travaux de construction avancent à un rythme soutenu
Au-delà de l’état du théâtre, les acteurs culturels veulent surtout poser la question de la politique culturelle menée à Mohammedia. Ils dénoncent une gestion qui privilégierait, selon eux, les manifestations ponctuelles au détriment des infrastructures et de la création locale. Certains budgets consacrés aux festivals peuvent atteindre plusieurs millions de dirhams, alors que des équipements permanents restent fermés ou se dégradent.
Le problème ne serait donc pas uniquement celui d’un bâtiment à rénover. C’est, plus largement, celui d’une vision culturelle à reconstruire. Pour les associations culturelles, dont Hawass, et les artistes, remettre le théâtre Abderrahim Bouabid sur pied ne devrait être que la première étape. Ils réclament une programmation régulière, des espaces accessibles pour les répétitions, un accompagnement des artistes locaux et, surtout, une politique culturelle pensée sur plusieurs années.
Et pendant que le théâtre Abderrahim Bouabid attend sa réhabilitation, une partie de la vie culturelle de la ville continue, elle, de chercher refuge dans les villes voisines.



