Le réalisateur marocain Mostafa Derkaoui s’est éteint le 20 août 2026 à Casablanca, à l’âge de 82 ans. Né en 1944 à Oujda, il laisse derrière lui une œuvre singulière et une place à part dans l’histoire du septième art national. Sa disparition emporte l’une des figures fondatrices du cinéma marocain moderne.
Pour le cinéaste Ali Essafi, l’œuvre de Mostafa Derkaoui restera précisément à part dans le paysage cinématographique marocain. Une singularité qu’il explique par deux éléments: son parcours hors norme et une personnalité qui, à ses yeux, se confondait presque avec son cinéma.
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Le premier tient à la trajectoire du réalisateur après l’interdiction de son premier long métrage, «De quelques événements sans signification». Au fil de ses recherches, Ali Essafi dit avoir constaté que nombre de cinéastes dont le premier film avait été interdit ou empêché avaient fini par renoncer à tourner. Mostafa Derkaoui, lui, a suivi le chemin inverse. Malgré le sort réservé à cette œuvre, restée invisible au Maroc pendant plusieurs décennies, il n’a jamais cessé de faire du cinéma et a poursuivi une filmographie particulièrement prolifique.
La seconde raison tient à l’homme lui-même. Pour Ali Essafi, Mostafa Derkaoui ressemblait à son cinéma: insaisissable, multiple, traversé par plusieurs vies. Il en a vécu beaucoup et, à l’entendre, aurait sans doute pu en vivre encore autant. Une manière aussi de rappeler que la disparition d’un cinéaste ne met pas un terme à son œuvre: «Nous, les artistes, nous mourons un jour, mais nos œuvres restent vivantes pour l’éternité.»
Ali Essafi insiste également sur le caractère hétéroclite de la filmographie de Mostafa Derkaoui. «Peu de réalisateurs marocains ont exploré autant de registres, du cinéma d’art et d’essai au cinéma commercial, en passant par le cinéma d’auteur», souligne-t-il. Une œuvre inégale, reconnaît-il, faite de hauts et de bas, mais traversée par une constante volonté d’expérimentation qui, à ses yeux, continuera de nourrir le travail de cinéastes au Maroc comme à l’étranger.
C’est d’ailleurs cette dimension expérimentale et la singularité de son langage cinématographique qui retiennent particulièrement l’attention hors du Maroc, y compris auprès d’un public qui ne connaît pas l’ensemble de son œuvre. Ali Essafi raconte ainsi avoir reçu, à la mort du cinéaste, des messages de condoléances venus notamment d’Égypte et d’autres pays, de la part de personnes auxquelles il avait fait découvrir ses films.
Ali Essafi se compte lui-même parmi les cinéastes marqués par l’œuvre de Derkaoui. Son dernier film, «Après le déclin du jour», puise notamment dans «De quelques événements sans signification», le premier long métrage du réalisateur. Une filiation qu’il revendique et qui témoigne, selon lui, de la capacité de ce cinéma à continuer de féconder de nouvelles écritures.
Une position face au monde
Le réalisateur Abdeslam Kelaï situe Mostafa Derkaoui parmi les grandes figures de la génération des pionniers du cinéma marocain. Une génération qui, à ses yeux, ne considérait pas le cinéma comme une simple fabrique de récits ou un outil de divertissement. Pour Derkaoui, il était aussi une manière de penser, une position face au monde et un moyen d’interroger en permanence le réel.
Dès «De quelques événements sans signification», tourné en 1974, Derkaoui confronte ainsi le jeune cinéma marocain à des questions fondamentales: quel cinéma voulons-nous? De quel cinéma avons-nous besoin? Et pour qui faisons-nous des films?
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Il choisit alors la voie la plus ardue: celle d’un cinéma libre, inquiet et provocateur, qui se défie des formules toutes faites comme des réponses faciles. Interdit au Maroc et longtemps resté invisible, «De quelques événements sans signification» sera retrouvé puis restauré avant de connaître, plus de quatre décennies après sa réalisation, une nouvelle vie dans les festivals internationaux. Une redécouverte qui confirme, selon Kelaï, le caractère visionnaire de l’œuvre de Derkaoui et la modernité intacte de son cinéma.
Abdeslam Kelaï rattache le cinéaste à une génération qui ambitionnait de faire émerger un langage cinématographique proprement marocain. Il ne s’agissait pas d’imiter des modèles venus d’ailleurs, mais de partir du réel, des questionnements et des contradictions de la société marocaine pour inventer ses propres formes de représentation.
Le nom de Derkaoui reste ainsi indissociable de la recherche formelle et de l’expérimentation, mais aussi d’une conception libre et engagée du cinéma. Une démarche traversée par une interrogation essentielle: comment libérer l’image que les Marocains produisent d’eux-mêmes du regard colonial et des représentations stéréotypées?
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Pour Kelaï, Mostafa Derkaoui n’était donc pas seulement un réalisateur, mais un cinéaste au sens le plus profond du terme. Un intellectuel de l’image, passionné de philosophie, de théâtre, de littérature et de musique, qui envisageait le cadrage, le montage ou la lumière comme des outils de réflexion avant même d’en faire des instruments de narration.
De «De quelques événements sans signification» aux «Beaux jours de Shéhérazade», en passant par des œuvres plus grand public comme «Casablanca by Night» ou «Les amours de Haj Mokhtar Soldi», il n’a cessé d’explorer de nouvelles manières de mettre en relation le cinéma, la ville et la société marocaine.
«Avec son départ, c’est une partie de la mémoire d’une génération qui s’en va. Une génération qui rêvait d’un cinéma qui n’ait peur ni de la liberté, ni de la politique, ni de l’expérimentation, ni même de l’échec public, dans sa quête d’un langage propre», conclut Abdeslam Kelaï.
«De quelques événements sans signification», l’histoire d’une résurrection
Tourné en 1974, «De quelques événements sans signification» est interdit par la censure marocaine avant même de pouvoir connaître une véritable exploitation. Le film ne connaîtra à l’époque qu’une seule projection publique, en novembre 1975, lors d’un festival à Paris. Interdit de projection et d’exportation, il disparaît ensuite pratiquement des écrans pendant plusieurs décennies.
Son histoire connaît un tournant en 2016. Léa Morin, chercheuse et curatrice spécialisée dans l’histoire du cinéma marocain, retrouve les négatifs originaux dans les archives de la Filmoteca de Catalunya, à Barcelone. Directrice de la Cinémathèque de Tanger de 2007 à 2013 puis cofondatrice de L’Atelier de l’Observatoire à Casablanca, elle avait engagé des recherches autour du film et de son histoire.
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Cette découverte ouvre la voie à un vaste chantier de restauration. Le négatif original 16 mm est numérisé en 4K par le Centre de conservation et de restauration de la Filmoteca de Catalunya. La restauration de l’image et du son est réalisée sous la supervision de Mostafa Derkaoui et de son frère Abdelkrim Derkaoui, directeur de la photographie du film, tandis que Léa Morin assure la coordination et la valorisation du projet.
La version restaurée entame une nouvelle carrière internationale en 2019. Elle est notamment sélectionnée à la 69ème Berlinale, dans la section Forum, avant d’être présentée la même année au festival Il Cinema Ritrovato de Bologne. Quarante-cinq ans après son tournage, le premier long métrage de Mostafa Derkaoui rencontre ainsi véritablement son public.
Ce travail de redécouverte se prolonge avec la publication, sous la direction de Léa Morin, de «De quelques événements sans signification à reconstituer». Publié par Zamân Books en 2022 et accompagné du film restauré en DVD, l’ouvrage rassemble documents, correspondances, entretiens et contributions afin de restituer à la fois la genèse du film, son contexte politique et artistique et la trajectoire singulière de cette œuvre longtemps condamnée à l’invisibilité.
Filmographie
De quelques événements sans signification (1974)
Les Beaux jours de Sheherazade (1982)
Titre provisoire (1984)
Fiction première (1992)
Je(u) au passé (1994)
Les Sept portes de la nuit (1994)
La Grande allégorie (1995)
Les Amours de Haj Mokhtar Soldi (2001)
Casablanca by Night (2003)
Casablanca Daylight (2004)
Mostafa Derkaoui a également été honoré lors du Festival international du film de Marrakech en 2007. En 2016, le roi Mohammed VI l’a décoré du Wissam Al Moukafaa Al Watania, au grade d’officier.



