L’intérêt du livre ne tient pas seulement au destin singulier d’un homme. Au-delà du récit biographique, Kaïsse Ben Yahia cherche à saisir ce qui, silencieusement, se transmet d’un père à un fils: une certaine idée du travail, de la dignité et de la liberté, mais aussi le goût des mots et la conviction que la parole, lorsqu’elle est véritablement habitée, engage celui qui la porte. C’est là, sans doute, que réside la force profonde du récit: dans cette volonté de recueillir un héritage qui ne se réduit ni à des souvenirs ni à une histoire personnelle, mais qui trouve dans l’écriture une manière de demeurer vivant. Le livre est ainsi, avant tout, un livre de transmission.
Une parole reçue, puis rendue
«Le Pain et le Verbe» n’est pas né d’un simple projet littéraire. Il semble répondre à une nécessité plus intime: recueillir ce qui risque de disparaître, donner une forme durable à une parole et empêcher qu’une mémoire ne se dissolve dans l’oubli. L’ouvrage échappe d’ailleurs aux catégories trop étroites. Récit biographique, témoignage, évocation familiale, texte littéraire: il emprunte à plusieurs formes sans se laisser enfermer dans aucune. L’avant-propos le dit clairement en parlant d’un «acte de transmission». La matière première du livre est la parole même de Mohammed Tanjaoui, recueillie au cours d’une émission radiophonique en quarante-deux épisodes, transcrite en arabe, puis reprise, traduite et recomposée en français par son fils.
Ce détail n’est pas anodin. Il donne au livre sa tonalité particulière. Entre la voix du père et la plume du fils, quelque chose se joue qui dépasse la simple restitution d’un passé. Une parole autrefois adressée aux auditeurs revient, des années plus tard, sous une autre forme, portée cette fois par celui qui l’a reçue en héritage. Kaïsse Ben Yahia ne se contente donc pas de raconter son père. Il le laisse d’abord parler. Il recueille ses souvenirs, ses récits, ses gestes, ses convictions, mais aussi les silences qui entourent toute mémoire. Ce travail d’écriture ressemble moins à une reconstruction qu’à une écoute prolongée. Le fils écrit pour retenir quelque chose de la voix paternelle et, ce faisant, maintient ouvert un dialogue que la mort aurait pu interrompre. L’écriture devient alors une manière de faire vivre l’absent sans prétendre abolir son absence.
Mohammed Tanjaoui, entre le pain et le verbe
Mohammed Tanjaoui, nom de plume de Mohamed Ben Yahya, fut poète et journaliste. Né à Tétouan en 1936, il grandit dans une ville alors traversée par une remarquable effervescence intellectuelle et culturelle. La langue arabe y ouvre des horizons qui dépassent largement les frontières du pays. Les noms de Gibran Khalil Gibran, de Mikhaïl Naïma et d’Élia Abou Madi circulent dans les conversations, les lectures et les imaginaires; ils sont devenus presque familiers à une génération avide de découvrir d’autres voix et d’autres manières de penser le monde. L’enfant reçoit d’abord une formation traditionnelle dans les instituts religieux de sa ville natale. Le msid, l’étude des textes et la fréquentation de la langue arabe constituent le socle d’une culture qui marquera durablement son rapport à la parole. Il aimait lire. À un âge précoce, il découvre Le Livre des Chants d’Abou Al Faraj Al Isfahani. Il voulait ce livre. Il le voulait avec une force qu’il n’avait jamais éprouvée pour rien d’autre. Le lire sur place ne lui suffisait plus. Il lui fallait le posséder, l’emporter avec lui, le garder à portée de main comme on garde un objet précieux. Il rêvait de s’endormir près de lui, de se réveiller avec le parfum discret de ses pages jaunies, d’en caresser la couverture dans le silence de la nuit et de le rouvrir, à la lueur vacillante d’une bougie, lorsque le monde entier aurait sombré dans le sommeil. Puis, poussé par une faim dévorante de lecture, il avait fini par troquer un exemplaire du Sahih Al-Boukhari contre Le Livre des Chants d’Al Isfahani. Un échange clandestin, presque sacrilège, dont le secret fut soigneusement gardé. Et Kaïsse Ben Yahia donnera à ce geste une justification aussi belle que saisissante: «Le jour où il avait troqué le Boukhari contre Le Livre des Chants, il ne vendait pas son âme; il achetait son destin» (p. 65).
Mais cet enracinement n’a rien d’un enfermement. Très tôt, l’homme éprouve le besoin d’élargir son horizon. Son parcours est celui d’un être en mouvement, attiré par l’ailleurs, les rencontres et les possibilités nouvelles. Ce jeune homme devait aller là où le poussait le battement de son cœur, suivre cet appel intérieur qui, parfois, n’est perceptible qu’à celui qui l’éprouve. Rêve, idée, désir, intuition ou fantaisie: peu importe le nom donné à cette quête. Ce qui compte est la force avec laquelle elle s’impose à celui qui l’éprouve. Mohammed avait entrevu une possibilité d’existence et avait choisi de lui donner une chance.
De l’enfance aux premières découvertes littéraires, de l’engagement politique à l’exil au Caire, puis du journalisme à la radio, Mohammed Tanjaoui traverse des univers différents sans jamais perdre le fil qui les relie: celui de la langue. À travers ces déplacements, ces ruptures et ces recommencements, il accompagne, à sa manière, les métamorphoses du Maroc du XXe siècle.
C’est au Caire, où il passera deux ans et demi, que le destin lui ménage une rencontre aussi improbable qu’inespérée: celle d’Abdelkrim Khattabi, figure tutélaire de la lutte anticoloniale et de l’histoire marocaine. Chaque vendredi, le vieux chef rifain avait coutume d’offrir un couscous aux étudiants marocains. C’est dans ce cadre simple et presque familier que Mohammed Tanjaoui découvre une figure dont la présence, bien au-delà de l’homme historique, viendra inscrire son propre itinéraire dans une mémoire plus vaste.
Plus tard, partagé entre le désir d’être poète et la tentation d’écrire des chansons, il ne trouve, parmi les vivants, que Mohamed Abdelwahab pour lui offrir encore un écho favorable. Mais cette hésitation entre la poésie et la chanson ne doit pas faire oublier que la première demeure au cœur de son parcours. Elle accompagne ses années de formation, nourrit son rapport aux mots et finit par trouver une première consécration publique.
La poésie occupe ainsi une place importante dans cette trajectoire. En 1955, Mohammed Tanjaoui reçoit le prix Mohammed V de poésie pour «Garçons du village». Mehdi Bennouna et Abdelkhalek Torres l’accueillent à cette occasion avec les égards que mérite cette distinction. Pour le jeune poète, la rencontre revêt une portée particulière: au-delà de la reconnaissance officielle, elle marque l’entrée de son nom dans un cercle intellectuel et culturel dont il mesure pleinement le prestige. Leur présence à ses côtés donne à cet instant une dimension presque solennelle. Le prix vient ainsi consacrer son talent, mais aussi encourager une vocation qui ne demande désormais qu’à s’affirmer.
Mohammed Tanjaoui écrit également des paroles de chansons qui seront interprétées par plusieurs grandes figures de la chanson marocaine, parmi lesquelles Ahmed El Bidaoui et Abdelwahab Doukkali, pour lequel il signe les paroles de «Maoulid Al Qamar».
Puis vient le journalisme. Il collabore à plusieurs publications, rejoint la radio nationale et poursuit ensuite son activité au quotidien Al Mouharrir, aux côtés notamment d’Abderrahmane Youssoufi.
Le retour au Maroc s’avère toutefois plus délicat. Il est d’abord marqué par son renvoi du journal par Fqih Basri. Puis survient une rencontre avec le roi, rendue possible grâce à la médiation d’Ahmed Balafrej. Hassan II lui confie alors que son père, le sultan Mohammed V, lisait ses écrits. La confidence, aussi brève que significative, donne à ce retour une résonance particulière: la reconnaissance lui parvient cette fois du sommet de l’État, par la voix même du fils de celui qui fut l’un des lecteurs de ses textes.
Cette séquence vient éclairer autrement le parcours de Mohammed Tanjaoui. Après le temps de l’exil et les années d’apprentissage, le retour au pays ne signifie pas un retour à l’immobilité. Il s’inscrit au contraire dans une trajectoire où la poésie, le journalisme et l’engagement intellectuel continuent de se répondre. La parole qu’il avait portée au-delà des frontières revient ainsi au Maroc, chargée d’une reconnaissance qui dépasse sa seule personne.
Poésie, chanson, presse, radio: ces activités pourraient sembler relever de domaines distincts. Chez Mohammed Tanjaoui, elles participent pourtant d’une même fidélité à la langue. Écrire, informer, composer des paroles ou parler à la radio procèdent d’un même désir: mettre des mots sur le monde et faire circuler une expérience. Son parcours prend ainsi une dimension qui dépasse la seule histoire d’un homme de lettres. Il devient celui d’un témoin d’une époque où le Maroc cherche sa voie, entre la fidélité à un héritage et les aspirations d’une société en pleine transformation.
Le pain et le verbe: les deux faces d’une même vie
Mais c’est moins l’ampleur de cette trajectoire que la manière dont elle est racontée qui fait la force du livre. Kaïsse Ben Yahia ne cherche pas à aligner les dates et les événements comme on dresserait l’inventaire d’une existence. Il veut retrouver ce qui entourait les faits: les lieux, les atmosphères, les émotions, les silences. Il s’agit, selon ses propres termes, de «restituer les atmosphères, les lieux, les émotions et les silences». La mémoire cesse alors d’être une simple réserve de souvenirs. Elle devient matière littéraire. Le prologue en fournit la clé avec une image d’une grande simplicité: Mohammed naît dans une maison située entre la Grande Mosquée et le fournil. D’un côté, le Verbe; de l’autre, le Pain. Toute la symbolique du livre semble déjà contenue dans cette proximité.
Le Verbe, c’est la prière, la langue, la pensée, la poésie. Le Pain, c’est le travail, l’effort, la subsistance. Deux mondes qui ne s’opposent pas, mais se répondent. De son père, Haj Mohammed, le futur poète reçoit la leçon du travail, du silence et de la dignité. De son propre chemin, il découvre l’appel du Verbe, qui le conduira vers la poésie, la littérature, le journalisme et la radio. Le titre trouve là son véritable sens. Le pain est celui que l’on gagne, que l’on pétrit, que l’on partage. Il est nécessité matérielle, mais aussi générosité. Le Verbe, lui, transforme l’expérience en parole et la parole en mémoire. L’un nourrit le corps; l’autre empêche que l’expérience humaine ne soit perdue. Entre les deux se tient Mohammed Tanjaoui.
Le fournil, cœur battant d’un monde disparu
C’est dans les pages consacrées au ferrane que cette symbolique prend corps avec le plus de force. Le fournil n’est pas seulement le lieu où travaille le père. Il est le cœur d’un quartier, un espace où se rencontrent les habitants, où circulent les nouvelles, les histoires et les préoccupations ordinaires. «Le fournil n’était pas qu’un lieu de cuisson du pain. C’était la cuisine collective du quartier.» Tout un monde tient dans cette phrase.
Kaïsse Ben Yahia sait faire revivre ce monde à partir de choses presque infimes: l’odeur du pain chaud, le geste du boulanger, le bruit du four, les conversations qui se croisent. Il n’a pas besoin de convoquer directement la grande Histoire. Celle-ci est là, en arrière-plan, dans la vie quotidienne, dans les habitudes, dans les relations entre les habitants. C’est peut-être l’une des qualités les plus sensibles du livre: savoir que l’Histoire ne se résume pas aux événements qui la font entrer dans les manuels. Elle se dépose aussi dans les lieux ordinaires, les métiers, les gestes et les paroles que personne ne songe à conserver.
La figure de Haj Mohammed domine ces pages. Homme «peu prolixe», qui «parlait davantage avec ses yeux qu’avec sa langue», il enseigne moins par les discours que par les actes. Chez lui, la morale n’est pas une théorie: elle se pratique. L’épisode des six moutons achetés pour l’Aïd en dit long. Un mouton pour la famille, cinq pour les pauvres. Lorsque son fils s’en étonne, il lui répond: «L’Aïd n’est pas une fête si tous les gens ne sont pas heureux.» La phrase pourrait sembler simple. Elle contient pourtant toute une conception de l’existence. Mohammed ne reçoit pas seulement de son père un nom, une histoire ou une mémoire familiale. Il reçoit une manière de considérer les autres. Le travail n’a de valeur que s’il permet de vivre dignement; la dignité, elle-même, ne trouve son plein sens que dans le partage. Le pain devient alors beaucoup plus qu’un aliment. Il devient une leçon.
Une vie portée par un appel
C’est dans cet héritage qu’il faut aussi comprendre le mouvement qui traverse la vie de Mohammed Tanjaoui. Il y a chez lui quelque chose qui refuse la résignation. Une poussée intérieure, difficile à nommer, le conduit vers d’autres horizons. Rêve, désir, intuition, idée, fantaisie: peu importe le mot. Ce qui compte, c’est la force avec laquelle une possibilité de vie s’impose à celui qui l’entrevoit. Mohammed avait aperçu cette possibilité. Il a choisi de ne pas l’ignorer. Le livre montre ainsi un homme qui accepte de s’aventurer au-delà de ce qui lui est donné. Ses déplacements, ses rencontres, ses engagements et son rapport à la langue participent d’un même mouvement: faire advenir ce qui, au départ, n’existe encore que sous la forme d’un pressentiment. Il y a là quelque chose de profondément romanesque. Non pas parce que la vie serait embellie, mais parce qu’elle est racontée comme une suite de bifurcations, de départs et de rencontres, où un homme tente de donner une forme à ce qu’il porte en lui.
Écrire contre l’effacement
C’est finalement dans le rapport à l’absence que «Le Pain et le Verbe» révèle sa dimension la plus profonde. Le livre raconte une vie, certes. Mais il raconte aussi ce qui arrive à une filiation lorsqu’elle devient écriture. Kaïsse Ben Yahia ne cherche pas à fixer son père dans une image définitive. Il cherche plutôt à sauver ce qui, en lui, demeure mobile et vivant: une voix, des gestes, des valeurs, des lieux, des souvenirs, une manière d’être au monde. L’écriture ne fait pas disparaître la mort. Elle ne restitue pas artificiellement une présence perdue. Elle accomplit quelque chose de plus discret et, peut-être, de plus juste: elle donne à l’absence une forme partageable.
Mohammed Tanjaoui s’est éteint à Rabat le 25 novembre 2016, à l’âge de quatre-vingt-un ans. Pourtant, dans «Le Pain et le Verbe», sa disparition ne constitue jamais le dernier mot. Sa bibliothèque personnelle, donnée à la Bibliothèque nationale du Royaume, prolonge, elle aussi, cette œuvre de transmission. Après la parole, les poèmes, les articles et les souvenirs, les livres viennent à leur tour porter sa trace. Mais l’héritage ne s’arrête pas là. Il se poursuit à travers ses trois fils, auxquels Mohammed semble avoir transmis, à chacun, quelque chose de lui-même, sous une forme différente. Le livre en donne une formulation particulièrement émouvante: «Lorsque Mohammed regardait ses trois fils, il éprouvait une profonde gratitude. Il savait que même après son départ, une part de lui continuerait à vivre. Dans un poème écrit par Kaïsse. Dans une mélodie composée par Anouar. Dans une œuvre bâtie par Achraf. Il savait que l’arbre qu’il avait planté continuerait à porter ses fruits. Saison après saison. Génération après génération.» (p. 159)
Ces quelques lignes pourraient tenir lieu d’épilogue à tout le livre. Elles en disent peut-être l’essentiel: la disparition n’est pas toujours l’effacement. Une vie peut continuer à cheminer dans une voix, un poème, une mélodie, une œuvre. Elle peut se prolonger dans ceux qui ont reçu quelque chose et qui, à leur tour, le transforment. C’est là que «Le Pain et le Verbe» dépasse le simple hommage filial. Kaïsse Ben Yahia ne restitue pas seulement un père à son histoire. Il transforme une mémoire privée en récit partageable. Il recueille une parole et lui offre une nouvelle vie; il reçoit un héritage et choisit de ne pas le garder pour lui seul. Le livre est ainsi tout entier placé sous le signe d’un passage: du père au fils, de la parole à l’écriture, de la mémoire individuelle à la mémoire commune. Entre le pain et le verbe, entre le travail et la création, entre l’absence et la présence, il raconte finalement une chose très simple et très profonde: ce que nous recevons des morts ne nous appartient jamais tout à fait. Nous en sommes les dépositaires, avec la responsabilité de le faire vivre autrement. Et peut-être est-ce cela, au fond, la véritable transmission: non pas conserver intact ce qui nous a été donné, mais trouver la forme nouvelle qui permettra à l’héritage de continuer son chemin.
Kaïsse Ben Yahia, «Le Pain et le Verbe», Casablanca, Sochepress, 2026.




