Booder est l’un des humoristes francophones les plus attachants de sa génération. Né au Maroc, il a grandi entre deux cultures avant de s’imposer sur les scènes françaises grâce à un humour généreux, ancré dans le réel et profondément humain. Depuis plus de vingt-cinq ans, il fait rire avec une constance et une sincérité rares pour toucher les gens là où ça compte. Aujourd’hui, il revient avec «Ah L’école», un spectacle à la fois drôle et engagé, qui aborde de front le harcèlement scolaire.
Le360: Vous dites que vous produire dans votre pays, le Maroc, est un véritable défi. Pourquoi?
Booder: Pour deux raisons simples. D’abord, je joue chez moi. Et faire rire des gens qui vous connaissent par cœur, votre famille, vos proches, c’est l’une des choses les plus compliquées qui soit. Il faut les surprendre, les étonner. Ensuite, le public marocain est un public de connaisseurs. Depuis tout petit, on a grandi avec des humoristes et des comédiens de talent: Abderraouf, Hanane El Fadili, El Jem, Hassan El Fad… La culture du rire existe ici depuis des millénaires. Ce public-là sait exactement ce qu’il vient chercher.
« «Sa fille avait été victime de harcèlement scolaire après une séance de sport, des camarades l’avaient prise en photo et s’étaient moqués d’elle. En rentrant à la maison, elle avait tenté de se jeter par la fenêtre. Elle a survécu, mais elle est tétraplégique aujourd’hui.»»
— Booder, humoriste
Comment ce spectacle, «Ah L’école», a-t-il été conçu?
Tout est parti d’une rencontre dans un train. Un monsieur m’a demandé une photo, puis s’est mis à pleurer. Je pensais qu’il n’était pas satisfait du résultat, je lui ai proposé d’en refaire une. Mais ce n’était pas ça. Il m’a confié que j’étais le comédien préféré de sa fille. Et il m’a raconté son histoire. Sa fille avait été victime de harcèlement scolaire après une séance de sport. Des camarades l’avaient prise en photo et s’étaient moqués d’elle. En rentrant à la maison, elle avait tenté de se jeter par la fenêtre. Elle a survécu, mais elle est tétraplégique aujourd’hui.
Ça m’a profondément touché. Je me rends souvent dans les hôpitaux pour rendre visite aux enfants malades. C’est à ça que je veux que ma notoriété serve. Un sketch, à la base, c’est une situation qui n’a rien de drôle, que l’on rend drôle. Mais certains sujets ne se prêtent pas à l’humour et je ne les force pas. Celui-là, si. Je me suis dit: parle de l’école. Pendant une heure et demie, je fais des blagues sur l’école sous toutes ses formes. Et dans les cinq dernières minutes, je prends un moment solennel, avec une lumière différente, pour réveiller les consciences: ça arrive, c’est grave et ça n’arrive pas qu’aux autres.
«Pour mon spectacle au Maroc, j’intègre des passages en darija au cœur du spectacle, et je parle de l’école marocaine que j’ai connue — j’ai fait mon primaire ici, j’ai même fréquenté l’école coranique. Il y aura des clins d’œil qui parleront directement au public marocain.»
— Booder, humoriste
Allez-vous adapter ce spectacle pour votre public marocain?
Oui, c’est indispensable. L’école est universelle, mais elle prend des formes différentes selon les pays et les époques. J’intègre des passages en darija au cœur du spectacle et je parle de l’école marocaine que j’ai connue. J’ai fait mon primaire ici, j’ai même fréquenté l’école coranique. Il y aura des clins d’œil qui parleront directement au public marocain.
Pourquoi avez-vous autant recours à l’autodérision dans vos spectacles?
L’autodérision, c’est une façon de prendre de vitesse le regard des autres. Quand j’ai écrit ce spectacle, c’était aussi pour dire aux gens qui ne s’acceptent pas, à cause de leur physique, de leur différence, que la beauté est dans l’œil de celui qui vous regarde. J’aborde ça en lien direct avec le harcèlement. Se moquer de soi avant que les autres le fassent, c’est une forme de liberté.
«Ah L’école» traite du harcèlement scolaire. Vous l’avez vous-même vécu?
Non, pas vraiment. J’ai eu la chance de naître avec de la répartie. Quand on se moquait de moi, je retournais la situation avec une blague et ça désarmait tout le monde. Mais je n’ai pas besoin d’avoir vécu un sujet pour en parler. Je parle du harcèlement pour éveiller les consciences.
Et votre fils, a-t-il été confronté au harcèlement?
Non, je ne pense pas. Et s’il l’avait été, je crois qu’il me l’aurait dit. Mais encore une fois, ce n’est pas parce qu’on parle d’un sujet qu’on l’a forcément subi. Ce spectacle, c’est une invitation. Venez, je vous raconte l’école, la vraie, celle qu’on a tous connue, avec ses joies et ses ombres.
Comment reconnaître qu’un enfant est victime de harcèlement?
C’est là que réside toute la difficulté. Le premier réflexe des parents, quand on leur dit que leur enfant est harcelé, c’est souvent la colère: aller à l’école, confronter l’autre enfant, régler le problème de face. Mais ce n’est pas la bonne approche. La vraie réponse, c’est le dialogue, l’attention, l’écoute. Il faut être présent, observer les changements de comportement, créer un espace de confiance. Les parents doivent aussi éduquer leurs enfants à ne pas se moquer des autres et travailler de concert avec l’école pour que le harcèlement n’y trouve pas de terrain fertile.
«Booder retourne «aux sources» en célébrant Bouarfa et Figuig»
Vous dites que votre sens de la répartie vous a sauvé…
Absolument. J’ai compris très tôt que j’avais un physique qui sortait de la norme et que si je ne prenais pas les devants, on m’attribuerait une méchanceté que je n’ai pas. Alors j’ai choisi de faire rire. Le quartier populaire dans lequel j’ai grandi m’a aussi beaucoup appris. Là-bas, on est soit drôle, soit costaud. J’ai choisi ma voie. Et d’ailleurs, les plus grandes comédies italiennes sont nées de la même manière, l’humour comme réponse aux difficultés du quotidien. Je n’aime pas le mot «misère», ce serait manquer de respect à mes parents. On n’a jamais manqué de rien. Mais grandir dans un milieu populaire, ça forge une certaine façon de voir la vie.
Au fil de votre carrière, comment avez-vous vu évoluer votre rapport au public?
Quand j’ai débuté, il y a vingt-cinq ans, les salles étaient clairsemées. Un soir, j’ai joué devant huit personnes, six s’étaient trompées de salle, les deux autres étaient mes cousins. Ma carrière a eu ses hauts et ses bas, comme des montagnes russes. Mais j’ai vite compris une chose essentielle. Je ne suis pas une star, je suis un artiste. Aujourd’hui, le stand-up, la comédie, le théâtre connaissent un essor extraordinaire. Et je crois que c’est profondément lié au monde dans lequel on vit. Quand tout va mal, on a besoin de rire. L’humour est une soupape, un espace de liberté. L’explosion de la comédie vient du monde triste dans lequel on vit.




