Leïla Alaoui n’était pas seulement une photographe au talent exceptionnel. Elle incarnait un regard, une sensibilité et une voix profondément engagée, brutalement réduits au silence en janvier 2016, quelques jours après avoir été grièvement blessée lors des attentats de Ouagadougou. Dix ans plus tard, son œuvre continue de rayonner avec une force intacte, portée par une famille qui a choisi de faire du deuil un combat pour la mémoire, la transmission et la préservation de son héritage artistique.
Rencontrée à la Galerie d’art contemporain Mohamed Drissi, à l’occasion de la première édition du festival Photo Tanger, où est présentée la série L’Appel au large, sa mère, Christine Alaoui, se confie avec une sincérité bouleversante. Entre pudeur et émotion, elle retrace le parcours hors norme de cette artiste devenue une référence internationale et raconte comment son œuvre continue, aujourd’hui encore, de toucher les publics bien au-delà des frontières.
De «Off to Ouaga. Journal d’un deuil impossible», le récit bouleversant de Abdelaziz (Aziz) Alaoui, père de Leïla, à sa prochaine adaptation cinématographique par le réalisateur brésilien Fellipe Barbosa, avec Roschdy Zem et Marina Foïs, en passant par le projet de transformer la maison familiale de Marrakech en un musée consacré à l’artiste, la mémoire de Leïla Alaoui ne cesse de se réinventer. Son héritage continue de s’écrire au présent.
Au fil de cet entretien, Christine Alaoui dévoile également une part plus intime de son histoire: sa propre passion pour la photographie. Encouragée par le dernier message que lui a adressé sa fille, devenu au fil des années un véritable testament artistique, elle accepte enfin de sortir de l’ombre et de montrer ses photographies réalisées dans les années 1970. Une conversation lumineuse sur la filiation, l’absence, la transmission et le pouvoir des images de défier le temps.
L’exposition «L’Appel au large», présentée à la Galerie Mohamed Drissi dans le cadre du festival Photo Tanger, regroupe une série de portraits réalisés en Inde. Pouvez-vous nous raconter dans quel contexte ces images ont été prises?
Christine Alaoui: Leïla avait rencontré, chez nous à Marrakech, un homme qui l’avait invitée à effectuer une résidence au sein de son usine textile de Chennai, en Inde. À son arrivée, en parcourant les ateliers, elle a commencé à remarquer certains visages qui l’interpellaient davantage que d’autres. Mais elle s’est rapidement rendu compte qu’en procédant ainsi, elle risquait de créer un sentiment d’exclusion ou de blesser celles qui ne seraient pas choisies.
Elle a alors pris une décision radicale: installer un véritable studio photographique au cœur de l’usine afin de réaliser le portrait de chacune des ouvrières. Pendant près d’un mois, elle a ainsi photographié plusieurs centaines de femmes, sans distinction.
Cette démarche est admirablement racontée dans le documentaire Made in India, disponible sur YouTube. On y découvre sa façon si singulière d’entrer en relation avec les personnes qu’elle photographie, de gagner leur confiance et de faire émerger, à travers leurs regards, une profonde humanité. C’est un film d’une grande sensibilité, qui accompagne régulièrement les expositions consacrées à cette série.
Plusieurs séries de cette envergure ont été présentées du vivant de Leïla. Depuis sa disparition tragique, les hommages et les expositions se multiplient, faisant vivre son œuvre bien au-delà de son absence. Vous êtes au cœur de cet immense travail de transmission et vous confiez souvent que c’est précisément cet engagement qui vous aide à continuer à vivre malgré son absence. Comment parvenez-vous à transformer un deuil aussi profond en une telle énergie de mémoire?
C’est exactement cela. On me dit souvent que ce que je fais est formidable, mais je réponds toujours que je n’ai aucun mérite particulier. C’était simplement ma manière de survivre à la perte de ma fille. Mon mari, lui, a trouvé cette force dans l’écriture de son livre Off to Ouaga.
Aujourd’hui, j’ai le sentiment que ma mission est accomplie. La mémoire de Leïla est désormais inscrite dans le temps. Elle vivait pour son travail, avec une intensité presque obsessionnelle, et elle a laissé derrière elle une œuvre considérable. La voir aujourd’hui reconnue dans le monde entier est une immense source de fierté. Elle est devenue une véritable référence de la photographie contemporaine.
«Après la publication du livre de mon mari, l’un des grands amis de Leïla, le cinéaste brésilien Fellipe Barbosa, est venu nous voir en larmes pour nous demander l’autorisation d’en adapter le récit à l’écran. Mon mari lui a aussitôt répondu: «Si quelqu’un doit réaliser ce film, c’est bien toi.»»
— Christine Alaoui, mère de la photographe Leila Alaoui
Au-delà des expositions organisées au Maroc et à l’international, les projets consacrés à l’œuvre de Leïla Alaoui se multiplient. Après la publication du récit Off to Ouaga, écrit par son père, Aziz Alaoui, une adaptation cinématographique est aujourd’hui en préparation. Que pouvez-vous nous dire de ce projet?
C’est une aventure humaine profondément bouleversante. Après la publication du livre de mon mari, l’un des grands amis de Leïla, le cinéaste brésilien Fellipe Barbosa, est venu nous voir en larmes pour nous demander l’autorisation d’en adapter le récit à l’écran. Mon mari lui a aussitôt répondu: «Si quelqu’un doit réaliser ce film, c’est bien toi.»
Fellipe et Leïla s’étaient rencontrés aux États-Unis, pendant leurs études universitaires. Dès la première année, ils partageaient les mêmes bancs, portés par une passion commune pour la sociologie, l’ethnologie et le cinéma de Jean Rouch, qu’ils admiraient tous les deux. Que ce projet lui revienne s’inscrivait donc dans une continuité naturelle, profondément fidèle à leur histoire.
Le résultat est absolument extraordinaire et a été unanimement salué par la critique. Côté casting, Roschdy Zem incarne mon mari, Marina Foïs interprète mon propre rôle, tandis que la fille de Roschdy Zem prête ses traits à Leïla, aux côtés d’autres comédiens exceptionnels.
Votre mère, la grand-mère de Leïla, de confession chrétienne, avait exprimé le souhait profond de reposer auprès de sa petite-fille. Ce désir l’a conduite à embrasser l’islam afin de pouvoir être inhumée à ses côtés, au Maroc. Comment cette décision a-t-elle mûri et de quelle manière l’avez-vous accompagnée dans cette démarche?
Ma mère vivait avec nous et entretenait une relation fusionnelle avec Leïla. Quelque temps après le drame, elle m’a confié: «Je veux être enterrée avec Leïla.» Au début, je lui ai expliqué que cela me semblait impossible. Notre caveau familial se trouve au cimetière du Père-Lachaise, où repose mon père et où Leïla devait, à l’origine, être inhumée. Mon mari pensait que cette idée finirait par lui passer, mais elle est revenue sur ce souhait à plusieurs reprises, avec une détermination paisible. Nous avons fini par comprendre qu’il s’agissait d’une volonté profonde, qu’il nous appartenait de respecter. Un adoul est venu à la maison pour officialiser sa conversion à l’islam. Aujourd’hui, elle repose en paix aux côtés de sa petite-fille.
Cette scène d’une grande intensité figure d’ailleurs dans le film «Leïla et la nuit»...
Tout à fait. C’est l’un des moments les plus bouleversants du film. Ma mère y est incarnée par Françoise Lebrun, immense figure du cinéma français, dont la carrière est marquée par plusieurs œuvres majeures du septième art. Sa présence apporte une profondeur et une émotion extraordinaires à cette scène.
«Les personnes qui franchissent le seuil de cette maison en ressentent immédiatement l’âme et l’intimité. Beaucoup nous confient que cette visite constitue leur plus beau souvenir de Marrakech. C’est cet attachement, presque instinctif, qui nous a convaincus de donner une nouvelle vocation à cette demeure en la transformant en un musée entièrement consacré à la mémoire et à l’œuvre de Leïla Alaoui.»
— Christine Alaoui, mère de la photographie Leila Alaoui
D’autres initiatives majeures voient le jour pour préserver et transmettre l’œuvre de Leïla Alaoui, notamment un centre interculturel et un projet de musée. Où en sont ces chantiers?
Leïla ne manquait jamais les Rencontres de la photographie d’Arles. Après sa disparition, j’ai ressenti le besoin de créer un lieu d’ancrage dans cette région. J’ai alors pris contact avec plusieurs municipalités et le hasard m’a conduite à découvrir un endroit extraordinaire: une tour du 14ème siècle située à Fontvieille. Ce lieu exceptionnel avait été légué à la commune, une vingtaine d’années plus tôt, par un peintre suisse. Malgré les difficultés actuelles à mobiliser des mécènes en France, nous portons l’ambition d’y créer le Centre interculturel Leïla Alaoui. Quelques expositions temporaires y ont déjà été organisées et j’espère de tout cœur que nous parviendrons à réunir les financements nécessaires pour restaurer entièrement cet édifice et lui donner la vocation qu’il mérite.
Parallèlement, nous avons décidé de transformer notre maison familiale de Marrakech en musée. Nous y recevions déjà des visiteurs dans le cadre des activités de la Fondation Leïla Alaoui, et leur enthousiasme nous a profondément touchés. Les personnes qui franchissent le seuil de cette maison en ressentent immédiatement l’âme et l’intimité. Beaucoup nous confient que cette visite constitue leur plus beau souvenir de Marrakech. C’est cet attachement, presque instinctif, qui nous a convaincus de donner une nouvelle vocation à cette demeure en la transformant en un musée entièrement consacré à la mémoire et à l’œuvre de Leïla Alaoui.
Peu de gens le savent, mais vous êtes vous-même photographe. Pourtant, vous avez choisi de ne jamais exposer votre travail du vivant de Leïla. Qu’est-ce qui a motivé cette décision?
Je gardais ce travail pour moi, mais Leïla n’a jamais cessé de m’encourager à l’exposer. J’ai fini par rassembler entre 300 et 400 négatifs, que j’ai confiés à son laboratoire parisien afin d’en réaliser des scans de travail. La suite, c’est Leïla qui l’a écrite. Juste avant son départ pour le Burkina Faso, elle est allée récupérer les fichiers et les a sauvegardés sur son ordinateur. Le lendemain de son arrivée à Ouagadougou, elle m’a envoyé un courriel qui reste gravé dans ma mémoire: «Ça y est, j’ai fait la sélection, tu vas faire ton exposition!» Elle en avait même trouvé le titre: Morocco-USA Seventies, car ces photographies racontaient mes allers-retours entre le Maroc et les États-Unis durant les années 1970.
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Quelques jours plus tard, elle disparaissait. Après sa mort, le Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève lui a rendu hommage en présentant son exposition consacrée aux camps de réfugiés syriens au Liban. Cet hommage était prévu de longue date: l’exposition devait être inaugurée en février, mais Leïla nous avait quittés en janvier. C’est donc moi qui suis allée la représenter. J’y ai passé trois jours inoubliables aux côtés de la regrettée Leïla Shahid, qui faisait partie du comité du festival. Lorsque je lui ai raconté l’histoire de ce dernier courriel, elle m’a immédiatement encouragée à montrer mes photographies. Je lui répondais que, sans Leïla, cela n’avait plus vraiment de sens. Elle m’a alors dit, avec cette affection et cette fermeté qui la caractérisaient: «C’est un testament que ta fille t’a laissé. Tu as le devoir de montrer ce travail.» C’est cette phrase qui m’a décidée. Depuis, ces photographies ont voyagé dans plusieurs Instituts français, avant d’être exposées jusque dans une galerie londonienne.




