«Bocchus 2»: qui est Neo, le rappeur marocain qui utilise l’histoire pour clasher l’Algérie?

Neo, le rappeur marocain derrière «Bocchus» et «Bocchus 2», deux clashs en réponse à des rappeurs algériens.

Le 09/06/2026 à 13h14

VidéoIl s’appelle Ilyas Moudouji, il a 33 ans, il est né à M’rirt et signe ses productions sous le nom de Neo. En 2021, ce rappeur-producteur originaire du Moyen Atlas a imposé un morceau, «Bocchus», au cœur d’un beef musical entre artistes marocains et algériens. Un morceau resté sans réponse pendant cinq ans. En juin 2026, il revient avec «Bocchus 2», construit autour d’un argument précis: celui de l’État-nation. Portrait d’un artiste qui clash avec véracité historique et surtout, beaucoup de classe.

Avant d’être rappeur, Neo a dansé. C’est par le break-dance qu’Ilyas Moudouji entre dans la culture hip-hop, depuis le village de Fellas, dans le Moyen Atlas, où il grandit. Une géographie à première vue éloignée des scènes urbaines qui produisent habituellement le rap marocain, mais qui se révélera déterminante dans la construction de son identité artistique. «Le milieu dans lequel j’ai grandi a beaucoup influencé ma musique», dit-il. «C’est pour ça qu’elle est révolutionnaire.»

Né à M’rirt, il vit aujourd’hui à Meknès. En parallèle de la musique, il étudie la politique internationale, une discipline en lien avec les morceaux qu’il produit, qui éclaire son rapport à l’écriture comme exercice argumentatif autant qu’artistique. Il commence à écrire en 2007, à produire ses propres instrumentales en 2009. Le premier album sort en 2012. Le deuxième, intitulé Rockstar, paraît en 2020. 18 ans plus tard, on constate un travail qui s’est construit loin des circuits médiatiques avant d’en percer un, brutalement, en 2021.

En octobre 2021, un beef s’ouvre entre rappeurs marocains et algériens. La scène se peuple rapidement de diss tracks. Neo, à ce moment-là, se décrit lui-même comme un spectateur. «Je suivais ça comme n’importe quel spectateur, en plus d’être rappeur ou musicien.»

Ce qu’il observe le frappe: les rappeurs marocains n’ont pas encore mobilisé l’argument historique. Il note aussi que les productions de l’époque empruntaient leurs références à des univers de manga comme «One Piece» ou «Naruto» plutôt qu’à l’histoire réelle des deux pays. «Pourquoi on va choisir des personnages qui ne sont pas de chez nous et qui n’existent pas dans la réalité, alors qu’on a des légendes extraordinaires dans notre histoire?», s’interroge-t-il.

Il produit l’instrumental, pose les lyrics, publie. Le morceau dépasse aujourd’hui les 2 millions de vues sur sa chaîne YouTube.

Quand il s’agit de rap, Neo s’impose une règle: «Quand j’essaie de chanter du rap, j’essaie autant que possible de le lier soit à l’histoire, soit à la politique», dit-il. C’est ce cadre qui a rendu possible «Bocchus». Dans son texte et son titre, il convoque le souverain de la Maurétanie tingitane, province romaine et territoire correspondant en partie au nord du Maroc actuel, dont les affrontements avec les rois de Numidie, royaume couvrant approximativement l’Algérie et la Tunisie actuelles, constituent le substrat du clash. Il y ajoute la bataille d’Oued El-Leben, considérée comme la dernière tentative ottomane de conquête du Maroc, repoussée par les forces saâdiennes en 1558. Preuve, dans sa lecture, que le Maroc a résisté à une puissance à laquelle il reproche à l’Algérie de s’être soumise.

Il utilise le terme «Kouloughlis», des personnes issues d’unions entre des janissaires turcs et des femmes maghrébines locales, apparues dans le cadre de la régence d’Alger fondée par Barberousse vers 1520. En Algérie, le terme est considéré comme l’une des insultes les plus graves, car il rappelle trois siècles de domination ottomane. Neo cite Ferhat Mehenni pour aller plus loin: militant séparatiste condamné à perpétuité par contumace à Alger, il dirige le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, classé organisation terroriste par l’État algérien, une fracture interne que le rappeur intègre comme argument supplémentaire sur la cohésion nationale algérienne.

Le second volet ne procède pas du même élan spontané. Il répond à un événement précis: un rappeur algérien du nom de Youppi a repris le nom de «Bocchus» pour construire un diss track, s’appuyant sur une lecture de l’histoire que Neo conteste. «Il y avait beaucoup de contre-vérités dans ce morceau», dit-il. Le délai est notable: cinq ans se sont écoulés entre «Bocchus» et cette réponse algérienne. Neo l’interprète à sa façon. «C’est impossible de répondre à ce morceau.»

La réponse de Neo, c’est «Bocchus 2». Sur la forme, il a cherché une continuité sonore avec le premier volet: mêmes thèmes mélodiques, même charme, mais une couleur légèrement plus posée. «Cette fois-ci, je l’ai laissée un peu plus doux et dramatique», dit-il, parce que le propos de «Bocchus 2» est narratif: il s’agit de raconter une histoire, pas seulement d’attaquer. Le morceau entier a été finalisé en deux heures et demie.

Le centre de gravité de «Bocchus 2» est la thèse que Neo développe sur la formation, ou l’absence de formation d’un État-nation algérien. Il part de 1519, date à laquelle Hayreddin Barberousse fait appel à l’Empire ottoman pour contrer la pression espagnole sur les côtes nord-africaines. C’est là, selon lui, que le problème prend racine. L’argument repose sur la superposition de plusieurs strates culturelles: ibérique, ottomane, arabe et amazighe. «Ce conflit entre toutes ces cultures a donné un résultat qui a empêché la formation d’une nation», dit-il. Il structure le morceau en deux temps: l’époque ottomane, puis l’époque française.

Il tient toutefois à formuler une nuance: «Ce n’est pas un problème si on n’a pas d’histoire. On peut construire notre histoire maintenant. Le problème c’est si on veut inventer une histoire avec des choses qui n’ont jamais existé.»

La diffusion de «Bocchus 2» a suscité deux types de réactions simultanées. Des professeurs d’histoire et des étudiants ont contacté Neo pour lui suggérer des points à intégrer dans de futures productions. «L’adrénaline monte», dit-il. Toucher un public académique avec un diss track constitue, dans sa logique, une validation de la démarche. Côté algérien, le morceau s’est accompagné d’une campagne de signalements sur sa chaîne YouTube. «Il se peut qu’à tout moment ma chaîne disparaisse», dit-il avec une distance teintée d’humour. Il relie cette réaction à l’impact du morceau, qu’il perçoit comme une confirmation indirecte de sa portée.

Dans son interview sur Le360, il aboutit à une conclusion: la nécessité d’une union maghrébine. Il cite le modèle européen, des pays aux langues, ethnies et histoires différentes, qui ont traversé des guerres et qui ont construit une alliance économique et politique. «Ça fait de la peine de nous voir ainsi alors qu’on partage les mêmes choses, on partage la religion, la langue, mais qu’on n’ait pas réussi à former une alliance par laquelle on pourrait s’élever», dit-il.

Neo, également producteur, est présenté par ses auditeurs, selon ses propres termes, comme la première personne à avoir réalisé le mélange de musique urbaine et de musique amazighe. La transposition du style amazighe, précise-t-il, opère principalement dans l’instrumental et le beat, pas dans les paroles. «Pour les paroles, je veux rester accessible à n’importe qui, petit comme grand», dit-il. Il exclut notamment le langage grossier et les insultes.

Par Camilia Serraj
Le 09/06/2026 à 13h14