Billet littéraire KS. EP 10. «Petites et grandes histoires du Maroc» de Rachid Boufous, ou le temps retrouvé

L'écrivain Rachid Boufous.

Parfois, l’écrivain se substitue à l’historien et joue un rôle de défricheur du passé. Rachid Boufous alimente notre imaginaire d’époques lointaines du Maroc qu’il compare à un «musée à ciel ouvert». Ce travail de dévoilement de pans de notre histoire, souvent cocasses avec leurs lots de malheurs humains au fil des siècles, est plein d’enseignement sur la grandeur du Royaume du Maroc.

Le 05/07/2024 à 10h01

Des épopées méconnues pour la plupart, qui tirent dans ce recueil captivant de nouvelles, leur force des sources historiques d’où l’auteur les a exhumées. D’ailleurs celui-ci a pris soin de citer à la fin du livre ses sources bibliographiques. Des bruissements lointains qui proviennent de livres d’historiens arabes et de chroniqueurs occidentaux des siècles passés. Mais Rachid Boufous n’omet pas de transmuer les récits en matière romanesque qui devient de la littérature.

La première histoire, «Soultane Tolbas», nous entraîne en 1664, où «un riche commerçant juif du nom d’Aaron Ibn Machaal, profitant des troubles consécutifs au déclin de l’empire saadien, parvint à s’emparer du pouvoir à Taza dont il fit sa capitale» (p.13) pendant quelques années. Cet Ibn Machaal sème le chaos dans la région et finit par dominer Fès. Il en exigera une «hédiya» annuelle en or, argent, bijoux, bêtes de somme et de trait, et surtout la plus belle des jeunes filles de la ville pour son plaisir personnel. Mais c’était sans compter sur un jeune homme de Tafilelt, Moulay Rachid, un «étudiant encore imberbe» venu parfaire son savoir à Fès, qui manigancera une vengeance mémorable en se substituant sous le haïk à la pucelle de l’affreux Barbe bleue. Ce vaillant Moulay Rachid, qui deviendra sultan du Maroc jusqu’à sa mort en 1672, n’est autre que le demi-frère de Moulay Ismaïl qui régnera à Meknès jusqu’en 1727.

Rachid Boufous nous fait découvrir, dans «Le culte des sept saints de Marrakech», la véritable histoire de ces sept chorfas qui se déroula pendant le règne glorieux de Moulay Ismaïl. Le sultan, quelque peu préoccupé par l’importance prise par le pèlerinage des sept saints des Regraga dans le Souss à Essaouira, va ruser et mettre en place un plan machiavélique pour mettre fin à ce dernier: «Dans l’arrière-pays d’Essaouira se trouvaient les tombeaux de Sept Saints fondateurs de la confrérie des Chiadma. Ce pèlerinage connaissait un succès très important à l’époque des premiers sultans alaouites et détournait vers Essaouira et le Souss une grande partie des pèlerins» (p.31). Pour le sultan, ce pèlerinage des Regraga détournait de Marrakech les visiteurs qui ne pouvaient pas voir sa puissance manifestée par l’importance, la richesse et la beauté de la Ville rouge. Sans oublier qu’il «déplaçait l’activité économique, au détriment de Marrakech» (p.32).

Les récits de Rachid Boufous sont un voyage dans l’intimité des siècles passés. On découvre l’histoire tragique, presque insupportable, de Hadda Al Ghaîtia, que l’on surnommait «Kridda» (la Guenon) ou Kharboucha, «une poétesse qui excellait dans l’art oratoire de l’Aïta, ces chants poétiques» (p.37). L’auteur digresse pour raconter comment l’art de la Aïta allait culminer sous l’ère du Sultan Moulay Hassan 1er: «Féru de musique, le Sultan alaouite en encouragea toutes les expressions (…) lui donnant le même rang que le Malhoune ou la Ala dans la musique marocaine du 19ème siècle (…) L’artiste préférée du Sultan se nommait Tounia Lmarrakchia «la teigne de Marrakech», qu’il comblait de présents et de faveurs» (p.38). De belles pages qui nous présentent ainsi toute la troupe des femmes célèbres à l’époque, des stars avant l’heure qui gardaient vivantes les traditions des poétesses du Moyen-Âge pouvant élever et glorifier leurs protecteurs et les hommes puissants, ou au contraire convertir en risée publique, dans leurs poésies, leurs détracteurs ou les chefs vaincus. Ainsi mal en prit à cette Kharboucha qui décida un jour de défier l’homme le plus puissant de Abda, dans la région de Safi. À cause de son poème qui humiliait le caïd El Abdi, une guerre terrible éclata au Maroc: «Le Caïd Aissa Ben Omar El Abdi pouvait admettre de faire longuement la guerre à des hommes de sa trempe, mais de là à se faire ridiculiser par une femme…» (p.41). L’une des histoires à ne pas rater dans le recueil.

D’autres nouvelles trippantes à lire se succèdent dans «Petites et grandes histoires du Maroc»: Salih Ibn Tarif, chef des Barghwatas, qui se mit en tête de créer en 744 sa propre religion et de l’imposer aux tribus. Tarik Ibn Ziad et la conquête d’Al-Andalus basée sur les récits historiques d’époque. Sayyida Al Horra, qui devient reine de Tétouan… 22 nouvelles égrènent ce livre de 216 pages d’une écriture fraiche et moderne, qui plaira à un très large public.

Rachid Boufous nous gratifie ici d’un second opus après un premier livre «Chroniques du Détroit» (Éditions Le Fennec, 2022) qui nous a entraînés il y a deux ans dans le Tanger mystérieux international de la première moitié du 20ème siècle. Architecte-urbaniste de métier, sa passion pour l’histoire du Royaume le pousse à une seconde vie d’écrivain, à notre plus grand bonheur de lecteurs.

«Petites et grandes histoires du Maroc, Tome 1», de Rachid Boufous, 216 pages. Éditions Le Fennec, 2024. Prix public: 90 DH.

Par Karim Serraj
Le 05/07/2024 à 10h01