Surdité: comment la Fondation Lalla Asmaa construit une plateforme régionale de prise en charge

Sanaa aux côtés de son enfant malentendant suite à son opération, à l'Hôpital des spécialités de Rabat. (K.Essalak/Le360)

Le 20/06/2026 à 19h21

VidéoCette semaine, l’Hôpital des spécialités de Rabat a accueilli la cinquième campagne du Programme national Nasmaa, porté par la Fondation Lalla Asmaa. Au-delà du nombre d’opérations réalisées, cette campagne illustre un dispositif initialement conçu pour les patients marocains qui s’ouvre désormais à des enfants venus de plusieurs pays africains et de Palestine, s’appuyant sur une filière de soins entièrement structurée au Maroc et sur une expertise chirurgicale nationale construite depuis 2021.

Lors de sa visite à l’Hôpital des spécialités de Rabat le 16 juin 2026, Son altesse royale la princesse Lalla Asmaa a rencontré plusieurs enfants récemment opérés, originaires du Maroc, de pays africains et de Palestine, en présence de leurs familles et des ambassadeurs de leurs pays respectifs. Mais cette rencontre n’occupe qu’une partie de la journée. La cinquième campagne organisée cette semaine raconte une histoire plus large: celle d’un programme national, conçu à l’origine pour répondre aux besoins des patients marocains, qui prend progressivement une dimension régionale.

Leila Essakali, cheffe du service ORL à l’Hôpital des spécialités de Rabat et membre du comité scientifique et technique du Programme national Nasmaa, explique le principe de fonctionnement du dispositif. Lancé en février 2021, le programme couvre l’ensemble des patients malentendants du Royaume, «enfants comme adultes, qu’ils soient nés sourds ou qu’ils aient perdu l’audition au cours de leur vie». Sa caractéristique structurante tient à l’organisation des soins: chaque centre référent hospitalier prend en charge le diagnostic préopératoire (imagerie, tests auditifs, bilan orthophonique), l’intervention chirurgicale et le suivi postopératoire à court et moyen terme, au sein du même établissement.

Cette centralisation, selon la chirurgienne, garantit qu’aucun patient ne soit «perdu de vue» après l’opération et permet de constituer une traçabilité exploitable pour des études scientifiques nationales, un avantage qu’elle attribue directement au caractère national et continu du programme, par opposition à une prise en charge ponctuelle de cas isolés. L’ensemble du parcours, ajoute-t-elle, est gratuit, financé par la Fondation Lalla Asmaa.

C’est cette architecture, déjà déployée pour les patients marocains, qui sert aujourd’hui de support à l’élargissement du programme vers d’autres pays.

Cette semaine, 25 enfants originaires de huit pays africains, notamment du Maroc, du Mali, du Burkina Faso, du Niger, du Togo, de Madagascar, de Djibouti et de la Côte d’Ivoire, ainsi que six enfants palestiniens, ont été accueillis à Rabat pour bénéficier d’opérations d’implantation cochléaire ou à ancrage osseux. Certains ont effectué jusqu’à 48 heures de voyage pour rejoindre la capitale marocaine. Il s’agit de la deuxième campagne incluant des enfants palestiniens.

Pour les familles concernées, l’intervention s’est articulée autour d’une prise en charge logistique complète. Madame Koussoubé, venue du Burkina Faso avec sa fille Imelda Wonana, décrit une prise en charge organisée de bout en bout, «de l’aéroport jusqu’à l’hôpital en passant par l’hôtel», une indication que l’élargissement du programme s’accompagne d’une organisation distincte du seul acte chirurgical.

Les opérations de cette campagne ont été réparties entre plusieurs établissements marocains. À l’Hôpital militaire Mohammed V de Rabat, le chirurgien ORL et chef du pôle Tête et cou, Fouad Benariba, a pris en charge trois enfants djiboutiens atteints de surdité congénitale et cinq enfants palestiniens. Il détaille le cas d’un patient marocain de 11 ans présentant une surdité post-linguale progressive: l’enfant entendait à la naissance, avant une dégradation progressive de son audition que le port de prothèses conventionnelles n’a pas permis de compenser, sans développement du langage, ce qui a justifié le recours à l’implantation cochléaire plutôt qu’à un appareillage classique.

L’ancrage osseux

La campagne de cette semaine a également été marquée par la présentation d’une seconde technique, distincte de l’implant cochléaire: l’implant à ancrage osseux, porté par Abdelaziz Raji, chef du service ORL du CHU Mohammed VI de Marrakech et membre, lui aussi, du comité scientifique et technique du programme Nasmaa.

Le professeur Raji détaille le cas de Hiba, née avec une aplasie bilatérale majeure des oreilles, une malformation congénitale caractérisée par l’absence de pavillon auriculaire et de conduit auditif externe des deux côtés. Son oreille interne, fonctionnelle, ne lui permet de percevoir les sons «qu’à une intensité élevée, supérieure à 50 ou 60 décibels», ce qui contraignait jusqu’ici son entourage à lui parler en élevant la voix. L’implant à ancrage osseux, fixé sur l’os du crâne, capte les sons de l’environnement et les transmet par vibration directement à l’oreille interne, sans passer par le conduit auditif absent. Une fois équipée, Hiba devrait percevoir une voix à un niveau normal, qu’elle soit à l’école, à la maison, au marché ou dans la rue.

Cette technique élargit le périmètre d’intervention du programme Nasmaa au-delà des cas traitables par implant cochléaire classique, vers des malformations pour lesquelles l’implant ne constitue pas une solution adaptée. Interrogé sur la portée de ce type d’intervention, Abdelaziz Raji évoque la perspective d’une «autonomie sociale et financière» à l’âge adulte pour les enfants concernés et la possibilité, pour eux, de poursuivre des études dans des conditions comparables à celles d’un enfant normo-entendant.

Par Camilia Serraj et Khalil Essalak
Le 20/06/2026 à 19h21