Sebta: des migrants en quête d’un toit dispersés par des tirs de sommation

Un migrant est allongé au sol sous le regard de policiers espagnols, tandis que d’autres attendent sur le trottoir d’être enregistrés dans le quartier de Loma Colmenar, à Sebta, le 31 août 2026. (Photo Antonio Sempere/AFP). AFP or licensors

La police a chargé ce lundi les personnes massées devant le centre d’accueil de Loma Colmenar et tiré en l’air pour les disperser. Certaines attendaient depuis dix jours une place à l’intérieur, après avoir déjà été chassées des plages et d’autres campements. Ces nouvelles scènes de tension surviennent alors que, ces derniers jours, des distributions d’aide ont été empêchées, des abris incendiés et les effets personnels de migrants jetés à la mer. La crise s’enfonce un peu plus dans le chaos.

Le 31/08/2026 à 16h05

Ce qui se passe à Sebta ne peut plus être réduit à une succession d’incidents isolés. Ce lundi, la Police nationale espagnole a chargé et tiré en l’air pour disperser les migrants qui campaient depuis plusieurs jours devant le centre d’accueil de Loma Colmenar, dans l’espoir d’y obtenir une place et, avec elle, un lit, un repas et la possibilité de se laver.

L’intervention a commencé après que plusieurs migrants ont réussi à pénétrer dans l’enceinte. Ceux qui attendaient dehors ont alors tenté d’avancer à leur tour, provoquant une bousculade et des heurts au sein de la foule. Les forces de l’ordre ont déployé un important dispositif, bouclé les lieux puis évacué les abords du centre.

Certains avaient passé la nuit sur place. D’autres tenaient leur rang depuis près de dix jours. Une fois l’opération terminée, ils se sont à nouveau retrouvés dans les rues de la ville, sans savoir où aller ni où passer la nuit.

«On nous chasse des plages, maintenant on nous chasse d’ici. Où veulent-ils qu’on aille?», s’interroge Ahmed, un Marocain de 29 ans cité par El Mundo, tandis qu’il cherche, avec d’autres migrants, un nouvel endroit où s’installer.

Des milliers de personnes pour trop peu de places

Le centre de Loma Colmenar a été aménagé sur une ancienne aire de stationnement destinée à réguler la circulation des véhicules se dirigeant vers la frontière. Transformé en structure d’accueil provisoire, le site dispose de tentes militaires, de lits superposés, d’espaces ombragés et de sanitaires. Sa capacité reste néanmoins très loin de couvrir les besoins.

Avant les heurts de ce lundi, quelque 1.300 personnes étaient hébergées à l’intérieur. Dans le même temps, entre 4.000 et 4.500 autres vivaient dans les rues du quartier, selon les estimations de l’association des habitants de Loma Colmenar. Parmi elles figuraient des mineurs ainsi que des femmes accompagnées d’enfants. Certaines dormaient depuis plus d’une semaine sur des cartons, des couvertures ou des matelas, le long de la clôture, de peur de perdre leur place dans la file.

Ce lundi, l’armée a installé une nouvelle grande tente, permettant à plusieurs centaines de personnes d’intégrer le centre. La plupart sont toutefois restées dehors. L’ouverture des portes, après plusieurs jours d’attente sans la moindre indication précise sur les admissions, a fait monter la tension.

À ce désespoir s’ajoutait une rumeur, entièrement fausse, selon laquelle l’entrée dans le centre permettrait d’obtenir plus rapidement des papiers pour rester en Europe. Une nouvelle intox dans une crise elle-même déclenchée par des messages trompeurs massivement relayés sur les réseaux sociaux.

Chassés d’un campement à l’autre

L’évacuation de Loma Colmenar ne règle rien. Elle ne fait que déplacer le problème. Depuis un mois, des milliers de migrants ont dû quitter des plages, des terrains vagues, les abords de l’hôpital et d’autres espaces publics, sans que les autorités espagnoles soient en mesure de leur proposer suffisamment de places d’hébergement.

Le 20 août, plus de 1.200 personnes avaient été évacuées de la plage d’El Trampolín, après avoir vécu près de trois semaines à même le sable. Une partie avait été conduite à Loma Margarita, l’autre au centre de Loma Colmenar. Faute de place, beaucoup ont continué à dormir dans les rues, les parcs, les halls d’immeubles, les terrains en friche, les entrepôts désaffectés ou encore au bord de canaux d’eaux usées.

Ce week-end, plus de 3.000 personnes passaient toujours la nuit sur la plage du Tarajal, sous des bâches et dans des abris de fortune. Dans d’autres quartiers, des riverains organisés par l’intermédiaire de groupes WhatsApp patrouillaient, armés de bâtons, pour «faire fuir» les migrants. Plusieurs jeunes ont affirmé avoir été frappés et dépouillés de leurs téléphones et de leur argent.

L’exaspération des habitants est indéniable. Mais la faim, l’épuisement et le dénuement de milliers de personnes livrées à elles-mêmes depuis un mois le sont tout autant. Mettre ces deux détresses en concurrence ne peut qu’attiser les tensions dans une ville dont la cohésion est désormais sérieusement menacée.

Quand l’urgence humanitaire se résume au maintien de l’ordre

Les scènes de ce lundi interviennent après plusieurs épisodes particulièrement graves. Des manifestants ont empêché des véhicules de la Croix-Rouge, chargés de nourriture et d’eau, d’atteindre les migrants, contraignant l’organisation à annuler la distribution. Des abris de fortune ont également été incendiés, tandis que des matelas, des couvertures et d’autres effets personnels étaient jetés à la mer.

Cette fois, ce sont des personnes qui attendaient simplement une place pour dormir qui ont été dispersées à coups de matraque et de tirs en l’air. Non pas parce qu’une solution d’hébergement leur avait été trouvée ailleurs, mais parce qu’il fallait dégager les abords d’un centre déjà saturé.

Ces images sont d’autant plus difficiles à comprendre que le gouvernement espagnol a déclaré, le 25 août, la situation d’intérêt pour la sécurité nationale. Le décret reconnaissait que les capacités ordinaires d’accueil, d’assistance et de maintien de l’ordre étaient dépassées. Il prévoyait aussi la mobilisation de moyens supplémentaires afin d’assurer l’hébergement, l’alimentation et la couverture des besoins essentiels. Plusieurs terrains, installations militaires et équipements sportifs susceptibles d’accueillir les migrants y étaient également recensés.

Six jours plus tard, des milliers de personnes dorment toujours dehors et, dans l’urgence, la seule réponse apportée consiste une nouvelle fois à les chasser de l’endroit où elles s’étaient regroupées.

Sebta est désormais prise dans un engrenage de plus en plus dangereux. Les migrants sont évacués des plages puis orientés vers des centres qui n’ont pas assez de places. Lorsqu’ils restent devant les grilles dans l’espoir d’obtenir un lit, ils sont dispersés. Ils repartent alors à la recherche d’un terrain vague, d’un trottoir ou d’une autre plage, jusqu’à ce qu’une mobilisation de riverains ou une nouvelle opération de police les oblige encore à partir.

Il ne s’agit plus seulement de gérer une arrivée migratoire hors norme. Il s’agit désormais d’empêcher que des milliers d’êtres humains continuent d’être ballotés d’un endroit à l’autre, entre la faim, les violences de rue et une administration qui, un mois après le début de la crise, n’est toujours pas en mesure de leur dire où ils peuvent dormir.

Par Faiza Rhoul
Le 31/08/2026 à 16h05