On m’a récemment demandé de faire partie d’un comité de lecture. Ma tâche consistait à éplucher une quarantaine de candidatures artistiques pour décider lesquelles méritaient d’être soutenues. À un moment donné, j’avais l’impression de lire le même dossier: les tics et les figures de style qui reviennent en pagaille, les phrases ronflantes qui ne veulent rien dire, qui surgissent comme des OVNI et font l’effet d’un cheveu sur la soupe...
Vous devinez sans doute la suite. Un premier vérificateur, puis un deuxième: tous les dossiers ont goûté à la moulinette de l’intelligence artificielle, certains à 100%. Que faire?
Bientôt, on se réjouira à la lecture d’un texte plein de coquilles et de fautes directes: cela prouve, au moins, qu’il est humain…
Il faut imaginer le malaise et le dilemme dans lequel se trouvent, de plus en plus, les enseignants, les chercheurs, les directeurs de thèse et toutes les personnes qui doivent évaluer le travail des autres. Comment faire la part des choses?
Mon ami Tahar Ben Jelloun l’a écrit dans l’une de ses chroniques: «Si l’IA est capable de rédiger une thèse mieux qu’un étudiant, pourquoi se gêner?» En effet.
Mais cela peut fonctionner dans l’autre sens aussi. Les membres du jury peuvent aussi faire appel à l’IA pour lire les thèses ou les candidatures et les juger à leur place. Quand on n’a pas le temps pour tout éplucher et qu’une machine peut le faire, pourquoi s’en priver?
Au final, le risque est de se retrouver dans un dialogue entre les deux IA: celle du candidat contre celle de son évaluateur. Vous imaginez?
On peut multiplier les exemples et transposer dans d’autres domaines où l’application de l’IA peut créer un sacré désordre. Où tout cela nous mènera-t-il donc?
Il y a une réflexion à mener, en espérant bien sûr qu’il n’est pas trop tard. L’idée n’est pas de lutter contre l’IA parce qu’elle est absurde: parce qu’on n’arrête pas le progrès et parce que l’IA, ou les IA, peuvent aussi rendre d’immenses services.
Ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut pas faire comme si rien n’avait changé. Notre vie est en train de basculer et ce n’est qu’un début.
Le Maroc a eu la bonne idée de créer un ministère dédié à l’IA. Mais Il faudrait plus qu’un ministre pour régler les questions liées à cet outil. L’Éducation nationale, l’Enseignement supérieur, la Santé, la Justice, etc : tous ces départements, et d’autres encore, doivent se doter de garde-fous.
Il y a aussi une dimension philosophique à intégrer afin de contrer ou d’encadrer l’usage de l’IA. Il s’agit de donner du sens, d’expliquer et de mettre les choses à plat. Quelles choses? La place de l’humain, le rôle de l’humain, la primauté de l’humain.
Au fond, l’IA devrait nous inciter à valoriser l’enseignement de la philosophie, dans le sens noble du terme. Il faut remettre l’humain au cœur des grandes questions de son temps. Face à un étudiant qui ne jure que par l’IA, un cours de philosophie peut être l’antidote pour garder les pieds sur terre et ne pas se perdre.



