Au Maroc, les résultats électoraux désignent à chaque scrutin un vainqueur. Pourtant, derrière cette mécanique institutionnelle bien huilée, une réalité bien plus structurante s’impose. Le véritable premier acteur du paysage politique n’est aujourd’hui aucun parti, mais bien le bloc des abstentionnistes. C’est le constat central d’une étude du Centre africain pour les études stratégiques et digitalisation (CAESD), qui propose une lecture approfondie des dynamiques électorales à l’horizon 2035.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Si le taux de participation officiel aux législatives de 2021 a atteint 50,35%, ce pourcentage masque une réalité plus brute. Sur près de 25,23 millions de Marocains en âge de voter, seuls 8,8 millions ont effectivement glissé un bulletin dans l’urne. Autrement dit, à peine 35% des électeurs potentiels ont réellement participé au scrutin. En creux, plus de 16 millions de citoyens constituent un immense réservoir silencieux, largement supérieur au poids électoral de n’importe quelle formation politique.
Ce décalage n’est pas conjoncturel. Il s’inscrit dans une trajectoire longue, marquée par une érosion continue de la participation depuis les années 1970, avec un point bas historique à 37% en 2007. La remontée observée en 2021 ne traduit pas un retour de confiance, mais davantage une recomposition ponctuelle du champ partisan.

L’étude insiste ainsi sur la nature profondément structurelle de la crise. Le problème ne réside pas uniquement dans les règles du jeu électoral, mais dans la capacité des partis à jouer leur rôle fondamental de médiation entre le citoyen et l’État. Or, cette fonction apparaît aujourd’hui largement affaiblie.
Cette fragilité se manifeste notamment par une volatilité électorale spectaculaire. Le cas le plus frappant reste celui d’un parti passé de 125 sièges en 2016 à seulement 13 en 2021 (PJD), tandis qu’un autre parti bondissait de 37 à 102 sièges (RNI). Loin de traduire une adhésion idéologique solide, ces basculements traduisent un vote de sanction, dicté par des contextes conjoncturels plutôt que par des choix programmatiques durables.

Dans ce paysage instable, les partis politiques peinent à incarner des projets clairs. L’étude pointe une focalisation excessive sur les logiques d’appareil, au détriment du contenu politique. La démocratie interne reste limitée, et l’écart entre les citoyens et les institutions ne cesse de se creuser.
À cette crise de la médiation s’ajoute une pression socio-économique croissante. Le chômage atteint 13% au niveau national, mais grimpe à 37,2% chez les jeunes de 15 à 24 ans et à 19,1% chez les diplômés. Dans ces conditions, la politique apparaît reléguée au second plan, supplantée par les urgences du quotidien. Le désengagement devient alors moins un choix qu’une conséquence.
Tout n’est cependant pas figé. L’étude relève des signaux positifs, notamment en matière de représentation féminine, passée de 10% en 2002 à 24,3% en 2021. De même, la Constitution de 2011 a posé des bases solides pour une modernisation du système politique, même si ses promesses restent encore partiellement inexploitées.
Mais l’enjeu principal demeure ailleurs. Il réside dans cette masse de citoyens qui ne votent pas, ou plus. Contrairement à une idée reçue, les jeunes ne se sont pas détournés de la politique. Ils en ont simplement déserté les canaux traditionnels, investissant d’autres espaces, notamment numériques, où s’expriment de nouvelles formes d’engagement.
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Dans ce contexte, les médias eux-mêmes sont interpellés. Bien que les débats politiques soient présents, ils peinent à gagner en profondeur et en pédagogie, limitant leur capacité à éclairer réellement les enjeux économiques et sociaux.
Au final, l’étude du CAESD défend une idée simple mais décisive selon laquelle tant que l’abstention restera majoritaire, les résultats électoraux continueront de refléter une minorité organisée plutôt qu’une majorité représentative.
La conclusion est sans ambiguïté. La crise que traverse le paysage politique marocain n’est ni passagère ni superficielle. Elle touche au cœur même du système de médiation. Et aucune réforme sérieuse ne pourra faire l’économie de ce constat. L’avenir démocratique du pays dépendra de sa capacité à reconquérir ces millions de citoyens absents des urnes.
Car, plus qu’un indicateur, l’abstention est devenue un acteur. Et tant qu’elle restera le «premier parti» du Maroc, toute lecture des équilibres politiques restera incomplète.




