La prolongation de la grève des avocats menace l’unité du Barreau et paralyse la justice

Manifestation d'avocats, à l'appel de l’Association nationale des barreaux du Maroc, devant le Parlement, à Rabat, le 29 juin 2026. (Y.Mannan/Le360).

Revue de pressePoursuivre la grève jusqu’au retrait du texte ou reprendre le dialogue pour éviter le naufrage judiciaire? La décision de l’Association des Barreaux du Maroc d’étendre la suspension de ses activités divise profondément les avocats. Derrière cette guerre d’usure avec leur ministère de tutelle, se pose désormais la question du coût humain d’une justice à l’arrêt pour des milliers de justiciables. Cet article est une revue de presse tirée du quotidien Al Akhbar.

Le 31/08/2026 à 18h46

La crise qui oppose les avocats marocains au ministère de la Justice vient de franchir un nouveau seuil critique. Alors que l’Association des Barreaux du Maroc (ABAM) a reconduit son mot d’ordre d’arrêt de travail et de boycott des audiences pour faire échec au projet de réforme de la profession porté par le gouvernement, les premières fissures apparaissent parmi la corporation des avocats. La stratégie du boycott illimité ne fait plus l’unanimité, indique le quotidien Al Akhbar de ce mardi 1er septembre.

Au cœur de cette tempête judiciaire figure le projet de loi relatif à la profession d’avocat. Du côté du ministère de la Justice, le discours se veut moderniste: cette réforme s’inscrit dans le cadre d’un grand chantier de numérisation, de renforcement de la gouvernance et de rationalisation du système judiciaire national.

Mais pour la majorité des membres du Barreau, le texte passe pour une tentative de mise sous tutelle. Les avocats dénoncent une dégradation des garanties accordées aux droits de la défense, une remise en cause de leur autonomie institutionnelle et l’introduction de contraintes fiscales et administratives jugées étouffantes, lit-on dans Al Akhbar.

Si le rejet sur le fond du texte ministériel rassemble l’ensemble de la profession, les modalités de la lutte divisent profondément. D’un côté, la ligne de la fermeté intégrale. Incarnée par des figures comme le Bâtonnier du Barreau de Rabat, Aziz Rouibah, cette aile refuse toute concession. Me Rouibah n’hésite pas à qualifier le projet ministériel d’«accaparement de la profession» et de remise en cause des engagements passés. Dans des termes d’une grande sévérité, il a martelé que les avocats «ne s’agenouilleront pas et ne capituleront pas», conditionnant la reprise du travail au retrait pur et simple ou à la refonte totale du projet. De l’autre, la ligne de la modération pragmatique. Un nombre croissant d’avocats exprime son inquiétude. Ces voix discordantes soulignent les effets pervers d’un boycott prolongé: vulnérabilité financière des jeunes avocats, paralysie de la machine judiciaire et détérioration de l’image du Barreau auprès de l’opinion publique.

Au-delà du conflit corporatif, la paralysie des tribunaux fait peser une lourde charge sur les citoyens. Le report indéfini des procès, le blocage des procédures de détention provisoire et l’impossibilité d’engager des actions urgentes créent une situation d’asphyxie juridique.

Les tenants de la ligne modérée rappellent ainsi que la défense des intérêts de la profession ne peut se faire au détriment du droit fondamental des citoyens à accéder à la justice. Pour eux, la grève illimitée risque de détourner la sympathie du public et de fermer définitivement la porte au dialogue avec le gouvernement. L’Association des Barreaux du Maroc se trouve aujourd’hui face à un dilemme stratégique majeur: comment maintenir la pression sur le ministère sans provoquer l’implosion interne du mouvement? Préserver l’unité des rangs s’avère d’autant plus ardu que les arbitrages doivent concilier la protection des prérogatives de la défense, la survie économique des cabinets d’avocats et le respect du service public de la justice. Sans une reprise rapide d’un dialogue sincère et constructif entre le gouvernement et la profession, c’est l’ensemble de l’édifice judiciaire qui risque de demeurer durablement fragilisé.

Par La Rédaction
Le 31/08/2026 à 18h46