Avec près de 51,8% des voix contre 48,2% pour Flávio Bolsonaro, le vétéran de la politique brésilienne, qui fêtera ses 81 ans mardi, a renversé une situation qui lui était défavorable trois semaines plus tôt.
Au premier tour, il avait été devancé par le fils aîné de l’ancien président Jair Bolsonaro (2019-2022), qui avait recueilli 47% des voix, contre 45% pour Lula.
La victoire du président sortant interrompt au Brésil la récente série de succès électoraux de la droite en Amérique latine, notamment en Argentine, au Chili et en Colombie.
Les Brésiliens «sont allés voter parce que nous avons réussi à les convaincre que le vote était très important pour garantir la démocratie», a déclaré Lula à São Paulo après l’annonce des résultats.
Jair Bolsonaro reste, malgré son absence de la compétition électorale, une figure centrale du camp conservateur. Condamné à 27 ans de prison pour son rôle dans une tentative de maintenir son camp au pouvoir après sa défaite électorale de 2022, il purge sa peine sous résidence surveillée.
«Magouille»
La campagne avait déjà montré combien le Brésil demeure profondément divisé. La journée électorale a encore accentué ces tensions après une décision de la Cour suprême de prolonger de deux heures les opérations de vote.
L’équipe de Lula avait réclamé cette prolongation en affirmant que la réduction du nombre de bus dans certaines villes avait empêché des électeurs de se rendre aux urnes, notamment dans des zones favorables au président sortant.
Le camp de Flávio Bolsonaro avait, lui aussi, demandé davantage de temps, invoquant les fortes pluies qui frappaient plusieurs régions où le candidat conservateur disposait d’un électorat important.
Le juge de la Cour suprême Cristiano Zanin a finalement prolongé de deux heures le scrutin dans l’ensemble du pays. Certains bureaux avaient toutefois déjà fermé leurs portes lorsque la décision a été annoncée et n’ont pas rouvert.
Flávio Bolsonaro s’est emparé de cette confusion pour contester le résultat.
«Il est impossible de reconnaître les élections», a-t-il déclaré, visage fermé, depuis Brasilia. Il a dénoncé une «magouille» et estimé que le scrutin s’était déroulé de façon «inacceptable».
Selon lui, «beaucoup de choses restent à éclaircir» après cette prolongation inédite des opérations de vote.
Les autorités électorales ont néanmoins proclamé la victoire de Lula. Flávio Bolsonaro entend désormais saisir la justice pour tenter d’obtenir l’annulation du scrutin.
Une «victoire historique»
Lula réalise une performance sans précédent depuis le retour de la démocratie: jamais, depuis la première présidentielle au suffrage direct de 1989, un candidat arrivé deuxième au premier tour n’était parvenu à remporter le second.
Après l’annonce du résultat, le président est apparu dans une vidéo publiée sur ses réseaux sociaux, sautant de joie avec des lunettes rouges en forme d’étoile.
Des milliers de sympathisants ont également célébré sa victoire, notamment sur l’emblématique avenue Paulista, à São Paulo, et dans le centre de Rio de Janeiro, où des feux d’artifice ont été tirés.
«Je suis très émue. C’est une victoire historique pour le président Lula. Le peuple s’est mobilisé, s’est uni», a déclaré à l’AFP Mariana Andrade, avocate de 33 ans à Rio.
«C’est surréaliste, c’est encore plus fort que le foot. Mon équipe a perdu cette semaine, mais là, c’est incomparable, c’est notre vie, tout le monde uni pour une cause», s’est enthousiasmé Paulo Nascimento, commerçant de 41 ans.
Cette quatrième victoire présidentielle constitue un nouveau chapitre d’une trajectoire politique hors du commun pour l’ancien enfant pauvre du Pernambouc, devenu ouvrier métallurgiste, dirigeant syndical puis figure dominante de la gauche brésilienne.
Après ses deux premiers mandats, de 2003 à 2010, puis son retour au pouvoir en 2023, Lula totalisera 16 années à la tête du pays au terme de son nouveau mandat, en 2030.
Il aura alors 85 ans.
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Son parcours reste néanmoins marqué par les scandales de corruption qui ont durablement affecté l’image de son Parti des travailleurs (PT). Lula lui-même a passé 580 jours en prison en 2018 et 2019 après avoir été condamné pour corruption, avant que ses condamnations ne soient annulées pour des motifs de procédure.
Meta dans la mêlée
Pendant la campagne, Lula a largement mis en avant la défense de la souveraineté brésilienne face aux pressions commerciales et diplomatiques des États-Unis.
Dans les derniers jours précédant le scrutin, son camp a également pris pour cible Meta, maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp.
L’équipe présidentielle a accusé le géant américain de «manipulation algorithmique» et de favoriser Flávio Bolsonaro sur ses plateformes.
Meta a rejeté toute accusation de parti pris politique et assuré ne favoriser aucun candidat. L’entreprise a cependant reconnu plusieurs incidents techniques ayant affecté des comptes et des publicités électorales.
Dimanche soir, Lula a promis de «réguler» davantage les réseaux sociaux pendant son prochain mandat.
Un Parlement beaucoup plus à droite
La victoire présidentielle ne donnera toutefois pas à Lula les mains libres.
Les élections législatives du 4 octobre ont profondément renforcé la droite au Congrès. Le Parti libéral (PL) de Flávio Bolsonaro est désormais la formation la mieux représentée, avec 121 députés sur 513 et 28 sénateurs sur 81.
Lula, qui avait déjà éprouvé de grandes difficultés à gouverner avec un Parlement conservateur durant son troisième mandat, devra donc composer avec un rapport de force encore moins favorable.
Pour faire adopter ses projets de loi, il devra notamment négocier avec le «Centrão», nébuleuse de partis du centre et du centre droit dont le soutien se négocie traditionnellement autour de postes gouvernementaux, de crédits budgétaires et de financements destinés aux circonscriptions des parlementaires.
Le fait que les élus disposent désormais d’une part importante du budget fédéral pour ces dépenses leur «donne plus d’indépendance vis-à-vis de l’exécutif», souligne Mayra Goulart, politologue de l’Université fédérale de Rio de Janeiro.
Le casse-tête budgétaire
L’autre défi majeur sera économique.
«Les trois grands problèmes sont les finances publiques, les finances publiques et les finances publiques», résume Mauro Rochlin, économiste de la Fondation Getulio Vargas (FGV).
La dette publique dépasse 80% du produit intérieur brut et les taux d’intérêt brésiliens figurent parmi les plus élevés au monde.
Cette situation «pourrait rapidement déboucher sur une crise économique», avertit l’économiste.
Selon lui, des économies budgétaires seront indispensables. Lula devra donc «prendre des mesures impopulaires» tout en affrontant «de puissants lobbies au Parlement».
L’équation sera d’autant plus délicate que d’éventuelles restrictions budgétaires pourraient affecter les programmes sociaux qui constituent depuis plus de vingt ans l’un des principaux marqueurs politiques du président de gauche.
L’insécurité, autre dossier brûlant
La violence figure également parmi les principales préoccupations des Brésiliens.
Accusé de laxisme par ses adversaires pendant la campagne, Lula devra montrer des résultats face aux factions criminelles et aux milices qui contrôlent des territoires dans plusieurs grandes villes.
Le dossier a désormais pris une dimension internationale.
L’administration de Donald Trump a classé les deux principales organisations criminelles brésiliennes, le Comando Vermelho (CV) et le Primeiro Comando da Capital (PCC), comme organisations terroristes étrangères.
Le gouvernement Lula conteste cette approche, estimant qu’elle risque d’empiéter sur la souveraineté brésilienne.
Entre un Congrès nettement plus conservateur, une situation budgétaire fragile, la pression sécuritaire et des relations difficiles avec Washington, le quatrième mandat de Lula s’ouvrira donc dans un paysage politique bien différent de celui de ses premières années au pouvoir.




