La Cour de Justice de l’UE: quand la créature échappe à son créateur

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueLes décisions rendues par la CJUE sur les accords commerciaux Maroc-UE mettent en lumière un organe méconnu des pays tiers, pur produit d’une Europe qui s’est construite contre la démocratie et contre la politique, une oligarchie de juges et de fonctionnaires qui échappent à des décideurs européens frappés par le complexe de Frankenstein.

Le 12/10/2024 à 10h22

Quelle trajectoire depuis 1952! Ce tribunal, créé aux origines pour trancher les litiges entre six pays européens ayant initié un marché commun de leurs productions de charbon et d’acier, a muté sur plus cinquante ans de construction d’un marché unique européen, puis de l’Union européenne, à la fois précurseur et moteur dans les transferts de souveraineté des États membres vers Bruxelles, des abandons politiques et juridiques acceptés par les gouvernements et les juridictions nationales, in fine subis par leurs peuples: de la première décision de la Cour en 1964, l’Arrêt Costa, qui affirmait la primauté du droit de l’UE sur le droit national (le droit de l’UE englobant le droit primaire, c’est-à-dire les traités entre États membres, le droit dérivé, à savoir les règlements, directives… et les accords internationaux), à l’arrêt Simmenthal de 1978, précisant que cette hiérarchie devait s’appliquer à toute loi nationale, qu’elle soit antérieure ou postérieure aux normes de l’UE… et jusqu’à la décision très récente du 26 septembre 2024, l’arrêt Energotehnica, selon lequel les juridictions nationales doivent écarter, dès la première instance, le droit constitutionnel de leur État lorsqu’il est contraire au droit de l’UE.

«Une véritable révolution juridique qui ne dit pas son nom», pour reprendre les mots du penseur de la démocratie Marcel Gauchet, qui devrait interpeller vivement les citoyens européens. À quoi servent encore les parlements nationaux? Que reste-t-il des constitutions nationales?

Consacrant sa primauté sur les droits nationaux, la Cour est aussi devenue un acteur politique majeur de l’UE, s’immisçant dans tous les domaines, et jusqu’aux sujets les plus régaliens: condamnation des choix de sécurité nationale de la France (encadrement du temps de travail des forces armées et contrôle de l’utilisation de données par le contre-espionnage!), pression financière (conditionnalité des financements européens) sur la Hongrie et la Pologne… ou, dit autrement, comment, en imposant sa définition de l’État de droit, une instance non élue peut remettre en cause la politique de gouvernements démocratiquement élus.

«Face à ce gouvernement des juges”, il faut regretter la passivité désarmante des 27 membres de l’Union européenne.»

Incontestablement, la CJUE ose tout, et contre tous: parfois bras armé de la Commission, comme dans son duel avec Victor Orban, mais aussi contre l’exécutif européen, se posant en censeur de politiques publiques pourtant décidées au sein du triangle institutionnel Commission-Conseil-Parlement européen. À cet égard, l’exemple le plus récent, publié en septembre 2024, est le coup d’arrêt porté par la Cour à la politique antitrust européenne, et à une certaine idée de l’Europe puissance, en refusant à l’UE le droit de se prononcer sur des opérations d’acquisition de start-ups innovantes menées outre-Atlantique…

Face à ce «gouvernement des juges», il faut regretter une passivité désarmante des 27, hors quelques lignes rouges brandies très épisodiquement par les États. Dans le long feuilleton qui opposait alors le gouvernement espagnol aux indépendantistes de Catalogne, ce dernier n’a pu empêcher l’élection au Parlement européen du député Carles Puigdemont, défiant Madrid depuis son exil wallon. Dans le même temps, la Cour espagnole n’hésitait pas un instant à faire fi d’une décision de la CJUE, et écarter l’interprétation donnée par les juges de Luxembourg de la qualité d’eurodéputé et de l’immunité parlementaire liée à ce statut, pour prononcer l’inéligibilité de son colistier catalan -alors emprisonné dans la banlieue de Barcelone.

De manière plus fréquente, seule la puissante Cour de Karlsruhe, le tribunal constitutionnel fédéral d’Allemagne, dans un rôle affirmé de gardien des institutions et des intérêts allemands, a osé fixer des limites à l’omnipotence des juges européens. Dans un savoureux jugement du 5 mai 2020, remettant en cause l’action de la Banque centrale européenne sur le marché de la dette publique, et par là même la décision de la CJUE sur le Public Sector Purchase Programme (PSPP) initié par la BCE, les juges allemands ont traité l’arrêt européen d’«objectivement arbitraire», qualifiant le travail de leurs collègues de Luxembourg d’«insuffisance méthodologique (…) et d’une interprétation des traités (…) incompréhensible et par conséquent arbitraire»!

«Pacta sunt servanda». C’est dans un langage plus diplomatique, et par une locution éloquente -plaçant la confiance au cœur des relations entre l’exécutif bruxellois et le Maroc- que, de concert, le 4 octobre, la présidente de la Commission européenne et le chef de la diplomatie européenne ont répondu à la CJUE. Leurs voix, jointes à celles d’une douzaine de capitales européennes exprimant également leur volonté de poursuivre un «partenariat stratégique» avec Rabat, offrent un rare moment de communion où, face à la Cour, la politique reprend ses droits.

Par Florence Kuntz
Le 12/10/2024 à 10h22

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L europe cherche toujours à nous encastrer dans l identité du sous développé, barbare,terroriste,meskin,pour nous demunir des valeures réelles qui caractérisent notre civilisation, malheureusement la majorité est tombée dans le traquenard et cherche à se franchiser et fait un extra effort pour plaire au (maitre). L occident profite pleinement de cette situation et pousse encore excessivement pour coller ces étiquettes à notre statut afin de déstabiliser notre psychique et nous faire croire malicieusement à un fait conçu et mis en scène dans les labos psychosomatique occidentaux. Alors que la réalité est l inverse carrément. On est plus correct ,noble, généreux, pacifiste que l occident. L esprit coloniale et le complexe de supériorité fait partie du quotidien du blanc et la blonde...

En réalité le verdict c est juste une attitude (punitive )envers un pays qui commence à déranger de par ses envies et sa volonté de se libérer et devenir souverain dans ses décisions stratégiques La démocratie s interprète suivant le cas il n y a pas de démocratie ( idéale) , Les lois des courts européennes s appliquent à la lettre quand le litige oppose deux ou plus des pays membres de la communauté européenne mais quand le litige est extracommunaitaire la CJUE improvise et interprète les textes pour protéger les biens des communautaires seulement En fait ce jugement est un piège mais pas un verdict c est juste pour fragiliser le maroc et le rendre vulnérable pour d autres négociations en vue. Regardez la russie, d un jour à l autre est devenu un état voyou , l europe est un gang légal

Votre remarque précisant que « l’Europe est un gang légal » correspond effectivement à la réalité. Je dirais même plus: l’Occident agit comme une « mafia » en invoquant, au gré des circonstances, un corpus juridique mis en place par ses soins pour mieux servir ses intérêts. Les remarques de l’auteur concernant la CJUE pourraient aussi bien s’appliquer parfaitement, toutes proportions gardées, au système juridique et aux décisions du Conseil de sécurité de l’ONU.. Quand l’arbitre ne se limite pas seulement à son rôle de juge et participe dans la confrontation, le résultat du match ne peut être que biaisé au profit de l’équipe qu’il soutient.

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