Des milliers de lycéens interpellés: en France, des «tensions»; au Maroc, ce serait une «dérive sécuritaire»

Des policiers anti-émeute poursuivent des lycéens devant le lycée Gustave-Eiffel à Bordeaux, le 5 octobre 2026. AFP or licensors

6.059 interpellations, des mineurs menottés par centaines, 215 élèves blessés, dont plusieurs mutilés à vie. Si ce bilan était marocain, une certaine presse française aurait déjà trouvé le mot: «dérive autoritaire». Mais ce bilan est français. Alors on parle de «tensions en marge du mouvement». Bienvenue dans le dictionnaire à géométrie variable des rédactions parisiennes.

Le 06/10/2026 à 13h30

Depuis le 28 septembre, les lycées français vivent au rythme des blocus… et des matraques. Le bilan ferait pâlir plus d’un de ces «régimes autoritaires» que l’on épingle chaque semaine sur les plateaux parisiens: 6.059 interpellations en quelques jours. En Île-de-France, 85% des personnes interpellées sont des mineurs. Des gamins menottés à la sortie des cours, le cartable encore sur le dos. Les autorités reconnaissent elles-mêmes 215 élèves blessés.

Certains ne s’en remettront jamais. À Tours, un lycéen de 16 ans, touché à la tête devant le lycée Balzac, a perdu l’usage de son œil droit. À Lens, un garçon de 15 ans a eu la main arrachée en pleine manifestation. À Argenteuil, un jeune de 16 ans a reçu un tir de LBD dans l’œil. À Saint-Ouen-l’Aumône, un adolescent de 14 ans a pris un tir tendu de grenade lacrymogène en plein visage. Il a aujourd’hui la mâchoire scellée, ne parle plus et se nourrit à la paille. Sa famille a porté plainte pour tentative d’homicide volontaire.

Les images sont sans ambiguïté. Trois policiers casqués face à un adolescent. Un premier coup. Le lycéen riposte d’un coup de pied. Puis un tir de lance-grenade en plein visage, et le corps qui s’effondre. La Ligue des droits de l’Homme parle de «dérive globale par rapport à l’État de droit» et d’une «répression qui brise des vies».

Et si c’était au Maroc?

Imaginons un instant que ces chiffres, ces blessures et ces images viennent de Casablanca, de Tanger ou de Rabat. Inutile d’avoir beaucoup d’imagination: il suffit de connaître la maison. Les bandeaux rouges défileraient en boucle sur France 24, BFMTV et Franceinfo. Les «spécialistes du Maghreb» seraient tirés du lit à l’aube. Chaque adolescent blessé aurait droit à son portrait, à sa mère en larmes, à son avocat et à son duplex. Une ONG interviendrait en visioconférence depuis Genève. Et au journal de 20 heures, le verdict tomberait: le Maroc est un pays autoritaire. Le mot serait ensuite collé à chaque titre, à chaque chapeau, à chaque relance d’animateur.

Puis viendrait le suspect habituel. Comme toujours, les projecteurs se braqueraient sur le pôle sécuritaire dirigé par Abdellatif Hammouchi, désigné coupable avant que les faits ne soient établis, et parfois en lieu et place des preuves. On réclamerait des enquêtes internationales, on exhumerait les conventions, on sermonnerait Rabat sur l’écart entre ses discours et ses actes. Et les 715 policiers et gendarmes blessés, que les autorités françaises mettent en avant? Au Maroc, ils auraient droit, au mieux, à une demi-phrase en fin de reportage.

Paris, rubrique faits divers

Mais le dossier porte un passeport français, et tout change, à commencer par le vocabulaire. La «répression» devient des «tensions en marge du mouvement». La «bavure» devient la «gestion de l’ordre public». La main arrachée? Un «incident regrettable». L’œil perdu? Une «conséquence malheureuse». Quant au mot «autoritaire», il disparaît du lexique avec une célérité qui force l’admiration. À croire qu’il n’existe qu’en version destinée à l’export.

Le tempo aussi s’adapte. Des invités graves qui appellent «toutes les parties à la responsabilité». On rappelle, à juste titre, que des centaines de policiers ont aussi été blessés. Et l’on redécouvre soudain des vertus que ces rédactions n’ont jamais jugé utile d’accorder au Maroc: le contexte, la complexité du terrain, la nécessité d’attendre les conclusions de l’enquête.

Le scandale, c’est les autres

Pascal l’avait écrit: «Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà.» Pour une certaine presse française, la frontière passe désormais par le détroit de Gibraltar.

Ce double standard, le Maroc le connaît par cœur. Souvenons-nous de la séquence Pegasus. Des médias comme France 24 ont relayé sans le moindre recul un énième rapport d’Amnesty International, reposant sur le témoignage d’un sous-fifre présenté sous le pseudonyme de «Safir». Les mêmes ont fait preuve d’une pudeur de violette face aux Predator Files, cette enquête de 2023 qui a montré comment des sociétés françaises, dont Nexa Technologies, avaient contribué à équiper des régimes autoritaires en logiciels espions. Le logiciel espion est un scandale d’État quand on le soupçonne à Rabat; il redevient un simple contrat à l’export quand il est fabriqué en France. On trouve toujours le temps de s’inquiéter de l’état des libertés au Maroc. Jamais celui de regarder avec la même ardeur ce qui se passe dans l’Hexagone.

Personne ne demande à ces rédactions de se flageller. Seulement d’appliquer à la France la règle qu’elles appliquent au Maroc. 6.059 interpellations, des centaines de mineurs menottés, plus de 200 élèves blessés, plusieurs mutilés à vie: il y a là de quoi puiser dans un champ lexical pour le moins égal à celui dont on coiffe les opérations de maintien de l’ordre au Maroc. Il suffirait de changer de vocabulaire. Ce sera sans doute pour une prochaine fois… À Rabat ou Casablanca.

Par Hajar Kharroubi
Le 06/10/2026 à 13h30