Nommée cheffe du gouvernement par Mohammed VI le 29 septembre dernier, Fatima-Ezzahra El Mansouri hérite d’un pays dont les équilibres économiques sont scrutés de très près, notamment par le groupe Coface. Dans un entretien accordé au magazine Jeune Afrique, Aroni Chaudhuri, économiste pour l’Afrique et coordinateur au sein du département de recherche économique, estime que le Maroc doit désormais transformer sa croissance en un progrès plus largement partagé. Le pays affiche pourtant une dynamique importante et a beaucoup investi dans les infrastructures ainsi que dans l’industrie, mais le chômage reste un défi majeur en touchant environ 13% de la population et près de 30% des jeunes de 15 à 24 ans.
Comme le souligne l’expert, un pays peut connaître une croissance très forte sans que cela se convertisse en création d’emplois, car un le taux de croissance agrégé ne révèle pas nécessairement de quelle manière les revenus se répartissent entre les différents secteurs d’activités de l’économie du pays, démontrant ainsi les limites du modèle de croissance marocain, fortement intégré aux chaînes de valeur européennes, avec ses coûts de production relativement faibles.
L’économiste rappelle que ces investissements restent concentrés dans certains pôles comme Casablanca, Tanger ou les provinces du sud, tandis que les régions rurales et les territoires plus éloignés ne bénéficient pas autant de cette dynamique. De plus, le Maroc développe des industries à forte valeur ajoutée, très capitalistiques, et n’absorbent pas une main-d’œuvre abondante, créant une inadéquation avec les besoins réels des jeunes qualifiés. Face à ces écarts de développement, la croissance et les revenus générés ne sont pas suffisamment diffusés à l’ensemble de la population, ce qui nécessite d’être accompagné par un système redistributif permettant à davantage de citoyens d’en bénéficier, lit-on dans Jeune Afrique.
Pour répondre à la forte demande sociale, le programme du Parti Authenticité et Modernité (PAM) prévoit des mesures ambitieuses pour un coût estimé à 350 milliards de dirhams supplémentaires.
Interrogé sur la possibilité d’augmenter durablement les salaires et le salaire minimum sans améliorer les gains de productivité, Aroni Chaudhuri note qu’il existe un problème structurel de distorsion entre les compétences produites par le système éducatif et celles recherchées par les entreprises. Il affirme qu’on peut tout à fait augmenter les salaires et avoir en parallèle des gains de productivité, à condition d’investir à la fois dans le capital et dans le travail. Du côté du capital, cela passe par la modernisation, l’adoption de l’intelligence artificielle ou encore les technologies agricoles, tout en augmentant la participation des femmes et des jeunes au marché du travail.
Afin de réduire les inégalités entre ménages et entre territoires, le pays doit actionner plusieurs leviers essentiels, à commencer par la mise en place d’un véritable système de redistribution des revenus publics vers les catégories les plus défavorisées, écrit Jeune Afrique. Entre les territoires, l’un des moyens les plus efficaces est de mieux les connecter afin de stimuler le commerce intérieur et de permettre à de nouvelles zones économiques de se développer, à l’image du succès de Tanger. Cependant, il reste un effort important à accomplir pour relier les territoires plus reculés aux principales zones économiques, ce qui suppose parfois d’investir dans des infrastructures qui n’auront pas d’effet immédiat sur la croissance. Le gouvernement doit également composer avec des investissements d’infrastructures conséquents, notamment autour de la Coupe du Monde, tout en poursuivant les réformes sociales attendues par les citoyens.
Sur le plan budgétaire, avec un déficit public visé autour de 3% du PIB et une dette proche de 68% du PIB, l’économiste rassure sur la situation financière du pays. Techniquement, le Maroc dispose encore d’une marge de manœuvre, car il reste très attractif pour les investisseurs et ne rencontre pas de difficulté particulière à se financer, avec un rendement des obligations à 10 ans autour de 3,5% et une dette essentiellement domestique à maturité longue. Ce qui compte, c’est d’envoyer aux marchés le signal que la trajectoire reste soutenable et que la dette n’augmente pas plus vite que la capacité de l’économie à croître. Il faudra toutefois surveiller l’utilisation des dépenses publiques et s’assurer que l’économie conserve une croissance soutenue autour de 4 à 5%, sous peine de rendre l’équilibre budgétaire plus difficile en cas de chocs externes ou de nouvelles sécheresses.
En évaluant le risque marocain du point de vue d’un assureur-crédit, Aroni Chaudhuri met en avant les atouts géographiques du royaume, son intégration européenne et son rôle croissant en Afrique subsaharienne. Toutefois, il insiste sur le fait que les indicateurs sociaux constituent la boussole principale des prochaines années pour évaluer la stabilité du pays. Les investissements sociaux annoncés ont-ils effectivement été engagés et les tensions sociales s’apaisent-elles ou augmentent-elles face à l’inflation alimentaire et aux aléas climatiques sur l’agriculture? L’expert affirme au final qu’on parle beaucoup de la dette et du déficit, mais que le principal risque pour l’économie marocaine vient en réalité de la société, et se caractérise donc par un risque sociétal.




