La question de la formalisation se pose désormais comme l’un des principaux défis économiques du Maroc. Derrière les objectifs de généralisation de la protection sociale, de modernisation fiscale et d’élargissement de l’assiette contributive, une réalité persiste concernant une large majorité des actifs qui continue d’évoluer en dehors des mécanismes formels de déclaration et de cotisation.
Le rapport du Haut-commissariat au plan (HCP) intitulé «Informalité, genre et vieillissement: inégalités cumulatives et effets intergénérationnels», publié en mai 2026, souligne que l’informalité absorbe plus des trois quarts de l’emploi total au Maroc. Cette configuration économique pèse directement sur les équilibres budgétaires et sociaux du pays, dans un contexte où la généralisation de la protection sociale nécessite un élargissement rapide de la population contributrice.
Les données du Haut-commissariat au plan montrent parallèlement que le taux d’activité national demeurait limité à 43,5% en 2025, tandis que le chômage atteignait 13,3% au niveau national. Les jeunes restent les plus exposés avec un taux de chômage dépassant 36% chez les 15-24 ans, selon les dernières publications du HCP. Cette combinaison entre faible participation, chômage élevé et informalité massive réduit mécaniquement la profondeur du marché du travail formel.
Le rapport adopte une lecture structurelle de l’informalité estimant que le phénomène ne relève pas uniquement d’un déficit de contrôle administratif ou réglementaire. Il découle également de la structure même du tissu productif marocain, marqué par une forte présence de microactivités peu capitalisées et à faible valeur ajoutée.
Selon le document, plus de 2 millions d’unités de production opèrent dans l’économie informelle. Une large partie de ces structures fonctionne avec des marges limitées et une faible capacité d’investissement, rendant l’intégration dans les circuits formels économiquement difficile.
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Cette réalité affecte directement la productivité globale. Bank Al-Maghrib a rappelé dans ses analyses récentes que la faiblesse des gains de productivité demeure l’un des principaux freins à l’accélération de la croissance potentielle du Maroc.
Le rapport souligne également que les expériences internationales les plus efficaces en matière de formalisation reposent rarement sur la seule coercition réglementaire. Les stratégies ayant produit les résultats les plus durables ont généralement combiné simplification administrative, accès au financement, accompagnement professionnel et incitations économiques ciblées.
Le marché du travail reste le principal maillon de la formalisation
La problématique de la formalisation reste étroitement liée à la qualité du marché du travail. Le HCP rappelle que le taux d’activité féminin atteignait seulement 19,1% en 2024 contre 68,6% pour les hommes et rappelle que cette faible intégration des femmes dans l’économie formelle réduit fortement le potentiel contributif du pays.
Le rapport souligne également que 70% des femmes actives occupées travaillent dans des formes d’emploi informel. Une partie importante de ces emplois se concentre dans des activités non rémunérées ou faiblement déclarées, particulièrement dans les secteurs agricoles et les services de proximité.
Les jeunes diplômés restent eux aussi confrontés à une insertion professionnelle fragmentée. Les données du HCP montrent que le chômage des diplômés de l’enseignement supérieur dépasse 19%, alimentant une progression des emplois précaires et des formes d’activité irrégulières.
Cette situation complique les ambitions liées à la généralisation de la protection sociale. Le rapport rappelle que cette réforme vise non seulement un objectif social mais également «l’élargissement durable de la base contributive». Or cet objectif dépend directement de la capacité de l’économie à générer davantage d’emplois déclarés et suffisamment productifs.
Les réformes engagées ces dernières années cherchent précisément à réduire les barrières d’entrée dans l’économie formelle. Le document cite notamment le statut d’auto-entrepreneur comme un mécanisme destiné à simplifier l’intégration des travailleurs indépendants dans les circuits déclarés.
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La digitalisation fiscale et la dématérialisation des procédures apparaissent également comme des outils centraux. La Direction générale des impôts (DGI) a progressivement élargi les dispositifs numériques de déclaration et de paiement afin de réduire les coûts administratifs et améliorer la traçabilité des activités économiques.
Cette transition reste néanmoins progressive. Une partie importante des travailleurs informels demeure concentrée dans des activités à faible rentabilité où les coûts liés à la formalisation restent perçus comme élevés par rapport aux revenus générés.
Le rapport souligne ainsi que la formalisation dépend moins d’un simple élargissement réglementaire que d’une transformation plus profonde du modèle productif marocain. Les simulations prospectives montrent d’ailleurs que les progrès resteront limités sans amélioration simultanée de la capacité d’absorption du secteur formel.
Le véritable enjeu économique apparaît donc double: intégrer davantage de travailleurs dans les circuits contributifs tout en augmentant la productivité des activités économiques. Car dans une économie où plus de 75% de l’emploi échappe encore aux mécanismes de contribution sociale, la formalisation devient désormais autant une question de compétitivité que de cohésion sociale.




