Alors que les débats économiques au Maroc se concentrent souvent sur le financement, le foncier ou encore l’attractivité fiscale, un autre facteur, plus structurel, continue de freiner durablement l’investissement privé: les faiblesses du marché du travail. «Faible taux de participation, productivité limitée, inadéquation entre les compétences disponibles et les besoins des entreprises, poids important de l’informel… autant de fragilités qui limitent la capacité du Royaume à transformer sa croissance en dynamique économique inclusive et durable», écrit le magazine hebdomadaire Challenge.
Sur le plan macroéconomique, le Maroc affiche pourtant des indicateurs relativement solides. Au cours de la dernière décennie, le pays a enregistré une progression notable de son produit intérieur brut réel, accompagnée d’une hausse du revenu par habitant et d’une inflation globalement maîtrisée. Cette stabilité économique, régulièrement saluée par les institutions financières internationales et les investisseurs étrangers, a permis au Royaume de renforcer son positionnement comme plateforme industrielle et commerciale reliant l’Europe et l’Afrique.
Porté par des stratégies sectorielles ambitieuses, le Maroc s’est imposé dans plusieurs filières exportatrices à forte valeur ajoutée, notamment l’automobile, l’aéronautique, l’agro-industrie ou encore les services. Toutefois, malgré ces avancées, les retombées sur l’emploi et l’inclusion économique restent en deçà des attentes.
Dans son récent rapport consacré au diagnostic du secteur privé au Maroc, la Banque mondiale souligne que l’un des principaux obstacles au développement économique réside dans le faible dynamisme du marché du travail. En 2024, le taux de participation à la population active s’établit à seulement 43,5%, un niveau largement inférieur à la moyenne observée dans des pays comparables, estimée à plus de 70%. Concrètement, plus d’une personne en âge de travailler sur deux demeure en dehors du marché de l’emploi.
Cette situation touche particulièrement les femmes et les jeunes, dont les taux d’activité figurent parmi les plus faibles à l’échelle internationale. Pour l’institution financière, ce déficit constitue une perte importante de potentiel économique et humain. Il traduit également un marché du travail peu profond et insuffisamment capable d’accompagner les besoins des entreprises et des investisseurs.
«La question de la productivité constitue un autre défi majeur. Entre 2016 et 2019, la productivité du travail dans le secteur des entreprises n’a progressé que de 2,2% par an, un rythme jugé insuffisant comparé à celui enregistré dans plusieurs économies émergentes engagées dans des trajectoires similaires, comme le Vietnam, la Pologne ou la Malaisie, où les gains de productivité oscillent entre 3,5 et 5% par an», souligne Challenge.
Si l’écart peut sembler limité à première vue, ses conséquences économiques sont importantes à long terme. Selon les estimations de la Banque mondiale, il faudrait plus de trois décennies au Maroc pour doubler sa productivité actuelle, contre moins de vingt ans dans les économies les plus dynamiques. Ce retard ralentit la montée en gamme de l’économie nationale, limite les gains de compétitivité et réduit l’attractivité du pays pour les investissements à forte valeur ajoutée.
Contrairement à une perception répandue, le marché du travail ne constitue pas un facteur secondaire dans les décisions d’investissement. Les investisseurs évaluent non seulement les infrastructures ou les avantages fiscaux, mais également la disponibilité de la main-d’œuvre, son niveau de qualification, sa capacité d’adaptation et son efficacité productive.
Or, plusieurs signaux sont perçus comme des freins potentiels. La faible participation au marché du travail réduit la profondeur du vivier de talents disponibles. Par ailleurs, près d’un tiers des entreprises signalent des difficultés liées à l’inadéquation des compétences. À cela s’ajoute une productivité jugée insuffisante pour soutenir le développement d’activités à forte intensité technologique ou à haute valeur ajoutée, lit-on dans Challenge.
Le rapport met également en évidence une forte dualité du tissu économique marocain. D’un côté, un noyau d’entreprises modernes, structurées et intégrées aux chaînes de valeur mondiales, capables de capter les investissements étrangers et de créer des emplois qualifiés. De l’autre, un vaste secteur informel, qui représente plus des trois quarts de l’emploi total et qui demeure marqué par une faible productivité, un accès limité au financement et des conditions de travail souvent précaires.
Cette fragmentation freine la diffusion des gains de productivité à l’ensemble de l’économie et limite les capacités de croissance des petites et moyennes entreprises. Elle réduit également leur aptitude à s’intégrer dans des chaînes de production plus exigeantes et plus compétitives à l’international.




