Après un quart de siècle de montée en puissance, la filière aéronautique marocaine franchit un seuil stratégique déterminant pour son avenir. Autrefois cantonné au rôle de plateforme de sous-traitance axée sur l’optimisation des coûts, le Royaume ambitionne désormais d’intervenir en tant que partenaire de co-conception auprès des plus grands constructeurs mondiaux. Cette transition industrielle s’illustre notamment par la récente implantation du groupe Safran à Midparc pour le moteur LEAP et les trains d’atterrissage, qui représente un investissement de plus d’un demi-milliard d’euros. Dans une interview accordée au magazine hebdomadaire Challenge, Hamid Benbrahim El Andaloussi, président de Midparc, acteur central et témoin privilégié de cette évolution, qualifie ce nouvel élan de «Maroc Aéro 2.0», en soulignant que le pays a réussi la première phase de son industrialisation et s’inscrit «désormais dans une dynamique de produire avec le Maroc, en participant directement aux chaînes de valeur les plus avancées du secteur».
Ce saut technologique place le Maroc au cœur des grands arbitrages d’un secteur mondial évalué à 10 000 milliards de dollars pour les deux prochaines décennies. Face à des carnets de commandes saturés et à des délais de livraison qui s’étirent sur sept à huit ans, l’industrie aéronautique mondiale cherche à accroître ses cadences tout en maintenant en état de vol les flottes existantes. Le Royaume entend tirer parti de cette conjoncture en développant le segment de la maintenance et des services aéronautiques (MRO), qui représente près de 45% du chiffre d’affaires mondial de la filière.
Selon Benbrahim El Andaloussi, «une partie de la valeur de l’industrie aéronautique est en train de se déplacer vers le service en raison de la prolongation de la durée de vie des appareils». Cette évolution ouvre des perspectives au pays: «une autoroute devant nous pour attirer des sociétés dans l’entretien des avions, des moteurs et des équipements», affirme Benbrahim El AndaloussiAu-delà de la maintenance lourde et de la fabrication, d’autres niches industrielles à forte rentabilité émergent pour renforcer l’écosystème local. C’est le cas des opérations complexes de modification et de reconversion d’avions commerciaux en avions cargo, à l’image des transformations opérées sur les gros-porteurs. En s’appuyant sur l’expérience accumulée dans la fabrication de nacelles, de composants en matériaux composites et d’équipements critiques, le secteur vise une diversification de ses activités à fort contenu technologique. «El Andaloussi ambitionne ainsi de faire de Nouaceur ce qu’il appelle la TECHNOVALLEY du Royaume, un pôle essentiel de haute technologie au Maroc, capable de stimuler l’innovation et de capter de nouvelles compétences stratégiques», souligne Challenge.
La réussite de cette ambition industrielle reste toutefois conditionnée par la résolution d’une problématique mondiale majeure : la pénurie de talents et de compétences qualifiées. Affectée par le vieillissement de la population active en Europe et par les départs à la retraite, l’industrie aéronautique fait face à un besoin urgent d’ingénieurs et de techniciens pour assurer la production actuelle et concevoir les appareils de demain. Pour y répondre sans être freiné par l’émigration des compétences, le président de Midparc préconise une vision stratégique et ouverte de la formation. «Il faut former simultanément pour nos propres besoins et pour répondre aux besoins internationaux», affirme-t-il, suggérant la création de joint-ventures d’enseignement spécialisé avec des partenaires européens ou du Golfe pour former massivement aux métiers de la maintenance et des services.
L’autre grand vecteur de transformation réside dans la décarbonation progressive du transport aérien, avec un objectif d’émissions nettes nulles à l’horizon 2050, pour un trafic estimé à huit milliards de passagers. Cette contrainte environnementale majeure exige des ruptures technologiques profondes touchant l’aérodynamisme des structures, la légèreté des matériaux composites et les modes de propulsion adaptés aux carburants durables et à l’hydrogène. «Grâce aux investissements d’envergure réalisés dans les énergies renouvelables et dans l’hydrogène vert, le Maroc entend valoriser son potentiel énergétique décarboné pour attirer la prochaine génération d’investisseurs et d’équipementiers de pointe», rappelle Challenge.
En intégrant ces transformations écologiques et technologiques, la filière s’aligne directement sur les priorités d’industrialisation et de souveraineté économique impulsées par le Royaume. Le chemin parcouru depuis le lancement de cette aventure industrielle démontre la capacité du pays à s’imposer sur le long terme au sein d’un secteur exigeant. Pour résumer cette vision d’avenir, «nous sommes en train d’entrer dans la nouvelle ère de l’industrie à laquelle nous convie le Discours Royal du 29 mars 2023», conclut Hamid Benbrahim El Andaloussi confirmant ainsi le passage définitif du secteur aéronautique marocain à une ère d’innovation et de co-développement international.




