La généralisation de l’assurance maladie obligatoire marque un tournant historique pour le paysage sanitaire marocain, portant le taux de couverture à près de 88% de la population, avec 32 millions de personnes immatriculées. Cette transformation majeure, débattue lors d’une conférence internationale à Marrakech réunissant les principaux responsables de la CNSS, du CESE, de la CGEM et du Conseil de la concurrence, dissimule toutefois des fragilités structurelles.
Si l’accès théorique aux soins s’est considérablement élargi, la réalité du terrain révèle qu’un peu plus de 11% des assurés voient leurs droits fermés faute de cotisations régulières. «Ce constat oppose deux visions stratégiques: d’un côté, la volonté du CESE d’assurer une continuité des droits pour garantir une protection effective et, de l’autre, la rigueur de la CNSS, qui maintient un lien strict entre paiement des cotisations et accès aux prestations afin de préserver les équilibres financiers du système», résume le magazine Finances News.
Au-delà des questions d’affiliation, la trajectoire financière du modèle suscite de vives inquiétudes en raison d’une concentration massive des dépenses au profit des acteurs privés. En 2025, près de 89% des prestations remboursées par la CNSS ont bénéficié au secteur privé, une proportion qui demeure supérieure à 83% même en excluant le poste des médicaments.
Cette asymétrie s’explique notamment par un coût moyen de prise en charge 5,6 fois plus élevé dans le privé que dans le public. Alors que les remboursements globaux ont atteint 23 milliards de dirhams l’année dernière, enregistrant une progression annuelle de 17%, les intervenants s’accordent sur l’urgence de réhabiliter l’hôpital public pour prévenir l’émergence d’une médecine à deux vitesses et limiter les disparités entre zones urbaines et rurales.
Cette prédominance du privé soulève par ailleurs la question de son encadrement économique et de son intégration dans le schéma national de santé. Le patronat réclame une vision claire du positionnement attendu des investisseurs ainsi que des conditions réglementaires entourant leurs projets. Du côté de la régulation, le Conseil de la concurrence rappelle que la concentration des acteurs privés peut constituer un levier de mutualisation des équipements et d’amélioration des soins, à la condition stricte d’éviter la création de rentes de situation ou de barrières à l’entrée. La restructuration de l’offre exige ainsi de trouver un équilibre délicat entre l’attractivité des investissements privés et la préservation de la mission d’intérêt général de la santé.
Le reste à charge des assurés demeure un obstacle majeur à l’accessibilité financière des soins, atteignant près de 34% de leur coût effectif en 2024. Au cœur du problème figure la tarification nationale de référence, gelée dans sa version générale depuis 2006, dont le décalage abyssal avec les prix réellement pratiqués laisse une lourde facture aux ménages. Les responsables s’accordent sur l’urgence d’une révision globale des nomenclatures et des tarifs de référence, combinée à une actualisation des listes de médicaments remboursables. «Cette refonte tarifaire doit toutefois concilier la juste rémunération des praticiens, le maintien du pouvoir d’achat des citoyens et la soutenabilité budgétaire à long terme des caisses de prévoyance», souligne Finances News.
Pour contenir l’envolée des coûts sans dégrader la qualité des prestations, la CNSS préconise une rationalisation rigoureuse du parcours de soins et des pratiques médicales. Cela implique le renforcement du rôle du médecin traitant, la mise en place de protocoles thérapeutiques stricts, la promotion accrue des médicaments génériques et biosimilaires, ainsi qu’un investissement massif dans la prévention. Parallèlement, la régulation médicale devra s’appuyer sur une Haute Autorité de santé dotée de moyens renforcés pour évaluer rapidement les technologies et élaborer les référentiels requis. L’organisme gestionnaire entend également intensifier l’analyse des données de remboursement et cibler les contrôles afin de lutter contre la surfacturation et les actes injustifiés.
L’efficacité globale du système se heurte à une répartition territoriale très inégale des compétences médicales, concentrées dans les grandes agglomérations. Pour corriger ce déséquilibre, les recommandations portent sur l’augmentation des capacités de formation, l’amélioration des conditions de travail dans le secteur public et la création d’incitations à l’installation dans les zones sous-médicalisées. L’avenir du réseau sanitaire reposera également sur une plus grande perméabilité entre les secteurs public et privé, ainsi que sur le déploiement des technologies numériques comme la télémédecine et l’intelligence artificielle. Ces innovations, soutenues par un cadre réglementaire adapté, sont perçues comme des leviers indispensables pour décloisonner l’accès aux spécialités et garantir une couverture équitable sur l’ensemble du territoire.




