Trois milliards et demi de dollars. C’est la somme astronomique proposée dans l’offre la plus importante jamais parvenue sur le bureau du tribunal de commerce de Casablanca pour le rachat de la Samir. Présentée au début de cette année 2026 par le fonds émirati MJM Investments, la proposition avait de quoi intriguer, surtout pour l’unique raffinerie nationale, enlisée dans une faillite retentissante depuis une décennie entière. Pourtant, la justice commerciale n’a pas tardé à opposer une fin de non-recevoir catégorique à ce dossier, qui n’a pas résisté aux vérifications d’usage. «Du bluff pur et simple, souffle une source proche d’un dossier aux multiples zones d’ombre. Ce groupe, parfaitement étranger aux métiers de l’énergie, ne disposait d’aucune garantie financière solide et cherchait manifestement à s’accaparer l’outil industriel par pur opportunisme», rappelle le magazine Jeune Afrique dans une analyse dédiée.
Depuis le lancement des premiers appels d’offres en 2017, la machine judiciaire a ainsi balayé pas moins de quinze dossiers jugés non viables. Cet enlisement chronique pousse désormais certains syndicats, à l’instar de la Confédération démocratique du travail, à réclamer l’option ultime de la nationalisation. Un texte de loi visant à transférer l’intégralité des actifs de la raffinerie dans le giron de l’État a d’ailleurs failli rebattre les cartes: il a été adopté contre toute attente par la Commission des finances de la Chambre des conseillers avant d’être finalement retoqué.
Ces échecs en cascade illustrent une impasse redoutée par tous les observateurs. Alors que le pays importe la quasi-totalité de ses besoins en produits raffinés et subit de plein fouet les soubresauts géopolitiques du Moyen-Orient, l’abandon de ce géant, doté d’une capacité de dix millions de tonnes par an et de deux millions de mètres cubes de stockage, s’impose comme le symbole d’un douloureux raté de la politique industrielle nationale.
L’effondrement de ce fleuron, autrefois qualifié de «trop grand pour échouer» par les hautes sphères de l’administration, trouve ses racines dans un grand mouvement de libéralisation économique entamé à la fin du vingtième siècle. Fondée à la fin des années cinquante comme un étendard de souveraineté énergétique sous le double sceau de l’État et d’investisseurs italiens, la raffinerie a basculé dans le giron du secteur privé au tournant des années 2000. Sous la pression conjuguée des institutions internationales et des programmes d’ajustement structurel, le Royaume cherchait à renflouer ses comptes publics par des cessions d’actifs à grande échelle. «C’est dans ce contexte que le milliardaire saoudien Mohammed al-Amoudi, proche des cercles de décision de son pays, s’était imposé pour à peine quatre milliards de dirhams, coiffant au poteau des groupements pétroliers locaux et s’assurant de surcroît une protection douanière transitoire sur le marché intérieur», écrit Jeune Afrique.
Les promesses d’investissements pharaoniques brandies à l’époque par le nouveau propriétaire n’auront finalement pas résisté à l’épreuve des faits. Malgré une embellie financière initiale et la mise en service ultérieure d’unités de pointe, l’accumulation des retards structurels et les conséquences d’un incendie dévastateur survenu à Mohammedia ont fragilisé l’édifice. L’équilibre s’est définitivement rompu au milieu des années 2010 lorsque la direction, plombée par une dette abyssale avoisinant les quatre milliards d’euros envers des centaines de créanciers et d’institutions bancaires, a jeté l’éponge en mettant brutalement le complexe à l’arrêt. Les procédures judiciaires qui ont suivi, marquées par des recours internationaux soldés par des condamnations croisées et des arbitrages complexes, ont achevé de transformer ce contentieux en feuilleton politico-économique permanent.
Au-delà des batailles juridiques et des milliards de pertes de valeur ajoutée pour l’économie nationale, la chute de la Samir a profondément redéfini la doctrine stratégique des autorités marocaines. Ne comptant plus sur une hypothétique relance de l’outil de raffinage d’antan, l’État a tiré les leçons de cette dépendance critique en accélérant drastiquement le développement des infrastructures de stockage stratégique. Celles-ci ont franchi des seuils inédits ces dernières années, tandis que les pouvoirs publics continuent de planifier de nouvelles extensions de capacité pour sécuriser l’approvisionnement du pays à l’horizon de la prochaine décennie, tournant définitivement une page turbulente de son histoire industrielle.




