Rabii Chekkouri, l’avocat du barreau de Rabat passionné de chaâbi «hrech»

Rabii Chekkouri. (Z.Agzit/Le360)

Le 02/05/2026 à 19h30

VidéoDans le monde feutré des prétoires, où l’image reste souvent associée à la rigueur du droit, Rabii Chekkouri assume une liberté rare. Avocat aux barreaux de Rabat et de Lyon, il manie avec la même aisance la plaidoirie et l’archet. Refusant de se laisser enfermer dans une seule identité, il revendique pleinement sa passion pour le chaâbi «hrech». Entre les codes juridiques et les mélodies de l’aïta, entre la robe noire et le violon, il brouille les frontières que l’on dresse parfois entre culture savante et culture populaire.

Casablanca, un soir ordinaire. Dans une salle feutrée, le public s’est déplacé pour la présentation d’un livre. On attend le discours posé d’un avocat, auteur de In petto, dans les méandres de l’âme, un ouvrage introspectif sur l’anticonformisme social. Puis, soudain, l’atmosphère change. Maître Rabii Chekkouri sort un violon et fait résonner les premières notes de Lghaba, le célèbre morceau de Abdelaziz Stati. L’instant d’après, il enchaîne avec une aïta puissante de Fatna Bent El Houcine.

Ce moment résume à lui seul son parcours: réconcilier deux univers que la société marocaine oppose encore trop souvent, celui de l’intellectuel et celui du chaâbi «hrech», cette musique populaire brute, directe, profondément ancrée dans l’imaginaire collectif.

Tout commence loin des prétoires, à Safi. À quatre ans, alors que d’autres enfants s’émerveillent devant des jouets, Rabii Chekkouri tombe sous le charme d’un enregistrement de Jedouane. Un violon en plastique à la main, il reproduit les gestes des musiciens. Plus tard, il intègre le conservatoire de Safi, où il apprend le violon de manière académique.

Le droit finit pourtant par s’imposer. Études à Rabat, départ en France, formation à l’école du barreau de Lyon, prestation de serment devant la cour d’appel, puis retour au Maroc. Sur le papier, le parcours est parfaitement balisé. Mais en lui, le chaâbi continue de vibrer.

«Être intellectuel n’interdit pas d’aimer l’aïta, le chegouri ou le chaâbi hrech», explique-t-il. Derrière cette passion, il y a aussi un combat culturel. Au Maroc, cette musique reste parfois reléguée au rang de musique «de quartier», «de mariage» ou «de voiture», écoutée en secret par ceux qui craignent d’être associés à une image trop populaire.

Pour Rabii Chekkouri, le chaâbi «hrech» n’a rien d’un divertissement mineur. C’est une parole brute, une manière de dire la joie, la blessure, la trahison, la mélancolie et la résilience. Une musique qui raconte le pays réel. Son livre aurait pu rester une simple œuvre introspective. Il en a fait un manifeste vivant. En mêlant littérature et performance musicale lors de sa présentation, il a fait de sa conférence un véritable acte d’affirmation personnelle, en rupture avec ce qu’il qualifie de «prison de la normalité».

«Beaucoup de Marocains écoutent le chaâbi en cachette, confie-t-il. Ils ont peur du regard des autres, peur d’être catalogués. Mais à quoi bon réussir sa vie sociale si c’est pour trahir son âme?»

Chez Rabii Chekkouri, l’avocat et l’artiste ne s’opposent pas. Sa pratique du droit nourrit sa réflexion sur la liberté individuelle, tandis que la musique le garde connecté à une humanité concrète, loin des postures et des apparences. Son message touche un point sensible de la société marocaine contemporaine: ce tiraillement permanent entre modernité affichée et racines assumées. «Nous sommes les seuls à vivre notre propre vie, martèle-t-il. Ne la gâchez pas pour éviter les jugements.»

En assumant publiquement sa passion, Rabii Chekkouri invite chacun à réconcilier l’être et le paraître. Une invitation à l’authenticité qui dépasse largement le seul cadre artistique. Au fond, ce n’est pas uniquement le chaâbi qu’il défend, mais le droit de ne pas être assigné à une seule identité. Avocat le jour, musicien quand il le souhaite, et pleinement lui-même à chaque instant.

Par Zineb Agzit
Le 02/05/2026 à 19h30