Des chercheurs marocains et suisses ont annoncé la découverte, dans la région de Taouz, province d’Errachidia, d’un ensemble «exceptionnel» de traces fossiles laissées par des trilobites et d’autres animaux marins il y a plus de 358 millions d’années.
Les résultats ont été publiés le 17 juin 2026 dans la revue scientifique internationale Acta Palaeontologica Polonica. Trois premières sont à retenir: une nouvelle espèce décrite pour la première fois au Maroc, la plus jeune occurrence mondiale d’une trace fossile connue et la première documentation directe d’un comportement de chasse et de vie collective chez les trilobites de cette époque.
Qu’est-ce qu’un trilobite?
Les trilobites sont des animaux marins aujourd’hui disparus. Ils ressemblaient à de grandes cloportes ou à des limules, ces créatures encore vivantes que l’on croise parfois sur les plages. Leur corps était recouvert d’une carapace dure divisée en trois lobes, d’où leur nom, explique, dans une déclaration pour Le360, Wahiba Bel Haouz, chercheuse à l’Université Hassan II de Casablanca, qui a mené l’étude en collaboration avec des chercheurs des universités Hassan I et de Zurich, en Suisse.
On apprend ainsi que les chercheurs ont trouvé, dans les grès de l’Anti-Atlas oriental, des traces et non des squelettes. Comme un promeneur qui laisse ses empreintes dans le sable mouillé d’une mer peu profonde, les trilobites ont laissé leurs traces sur le fond vaseux de la mer il y a des centaines de millions d’années. Le sédiment s’est progressivement durci autour de ces marques, qui ont traversé le temps jusqu’à nous. On les appelle des ichnofossiles, du grec ikhnos, qui signifie trace, détaille notre interlocutrice.
Des traces d’activités biologiques vieilles de 358 millions d’années dans l’Anti-Atlas racontent comment les trilobites vivaient et chassaient
D’après Wahiba Bel Haouz, «ces traces racontent ce que les squelettes ne peuvent pas dire. Un os fossilisé révèle la forme de l’animal, sa taille, parfois ses maladies. Toutefois, il ne dit rien sur la façon dont il se déplaçait, s’il vivait seul ou en groupe, ce qu’il chassait, comment il réagissait face à un prédateur. Les ichnofossiles sont donc des instantanés de comportement, des scènes de vie figées dans la roche».
Plus de 60 dalles de grès fin ont été collectées lors de plusieurs missions de terrain entre 2018 et 2025 dans la Formation d’Aoufilal, entre les villages d’El Khraouia et de Taouz ainsi qu’à la mine de Filon 12, à Tadaout. Les spécimens seront conservés au Musée, toujours en construction, des traces de vie de l’École supérieure d’éducation et de formation de Berrechid, relevant de l’Université Hassan I.
Un fond marin peuplé il y a 358 millions d’années
Sur les dalles étudiées, les chercheurs ont identifié douze types de traces différents, produits par des organismes très variés. Il s’agit de sillons de locomotion de trilobites, d’empreintes de repos, de terriers de vers marins, d’empreintes de bivalves, de structures d’alimentation complexes creusées dans la vase et de traces ondulantes de poissons.
«Cette étude révèle un ichnoassemblage, association de plusieurs types de traces fossiles trouvées ensemble dans une même couche de roche, très diversifié datant du Dévonien supérieur, il y a environ 358 millions d’années, provenant de la chaîne de l’Anti-Atlas oriental du Maroc. Cet assemblage est dominé par des traces fossiles de trilobites et d’autres arthropodes. Il comprend des ichnotaxons d’invertébrés et de vertébrés. Certaines de ces traces sont signalées pour la première fois au Maroc, ce qui lui confère un intérêt scientifique majeur», explique la chercheuse.
Les conditions du fond marin à cette époque étaient celles d’un milieu côtier abrité, où la nourriture ne manquait pas et où des dizaines d’espèces coexistaient. «Ces trilobites avaient beaucoup de sources d’alimentation et pouvaient vivre avec d’autres êtres vivants en communauté. Ils n’étaient pas seuls sur ce fond marin, malgré la crise biologique durant cette période. Ils interagissaient avec tout un monde vivant autour d’eux», souligne Wahiba Bel Haouz.
La pièce centrale de l’étude est la description d’une espèce jamais observée auparavant par la science. Les chercheurs l’ont baptisée Rusophycus antiatlasensis, en hommage direct à la région de l’Anti-Atlas oriental où elle a été trouvée, ajoute la chercheuse.
Pour comprendre ce qu’est Rusophycus antiatlasensis, il faut d’abord comprendre ce qu’est une trace de repos. «Quand un trilobite s’arrêtait de marcher et s’enfonçait momentanément dans le sédiment, il y laissait l’empreinte complète de son corps. Deux lobes symétriques, l’un pour chaque moitié du corps, séparés par un sillon central. C’est ce qu’on appelle un Rusophycus, un genre de trace fossile connu depuis le Cambrien, répertorié dans des gisements du monde entier depuis plus de 500 millions d’années», poursuit-elle.
Selon l’étude, les spécimens de R. antiatlasensis mesurent en moyenne 28 millimètres de long sur 15 millimètres de large, soit à peu près la taille d’une grosse olive. Leur forme est ovale, avec deux lobes couverts de stries transversales denses, correspondant aux empreintes des pattes de l’animal qui fouissait le sédiment pour s’y enfouir.
Ce qui distingue cette espèce de toutes celles connues dans le genre, «c’est un sillon central lisse et cylindrique, comme un petit tunnel creusé entre les deux lobes. Aucune des centaines d’espèces de Rusophycus décrites dans la littérature scientifique mondiale ne présente cette structure». Les chercheurs estiment qu’il s’agit de l’empreinte du tube digestif du trilobite, son intestin, imprimé dans la vase au moment de l’enfouissement. C’est la marque des entrailles de l’animal, préservée 358 millions d’années plus tard dans le grès de l’Anti-Atlas.
«Nous avons comparé nos spécimens à l’ensemble des ichnoespèces connues du genre Rusophycus. Aucune ne présente cette morphologie particulière. Ce sillon central cylindrique est ce qui rend cette espèce unique et justifie scientifiquement la création d’une nouvelle espèce», précise Wahiba Bel Haouz.
Onze trilobites au même endroit, au même moment
Sur cette même dalle, une observation a particulièrement retenu l’attention des chercheurs. Onze empreintes de R. antiatlasensis sont disposées côte à côte sur la même surface, toutes orientées dans la même direction. Certaines se touchent, d’autres se chevauchent légèrement.
Si onze trilobites se sont enfouis dans le sédiment au même endroit, au même moment et dans la même direction, c’est qu’ils se déplaçaient ensemble. Ce comportement grégaire avait déjà été documenté chez des trilobites de l’Ordovicien inférieur du Maroc, des fossiles vieux de 480 millions d’années. Le voir apparaître au Famennien, soit 120 millions d’années plus tard, constitue l’occurrence la plus récente jamais enregistrée dans l’histoire de ces animaux.
«Ces trilobites vivaient en groupe. Ils pouvaient se déplacer ensemble et se cacher ensemble dans le sédiment. Ce comportement collectif existait encore à la toute fin du Dévonien, quelques millions d’années seulement avant leur déclin définitif», note Wahiba Bel Haouz.
Deux hypothèses sont avancées. La première est celle d’une migration de reproduction. Comme les limules actuelles, qui convergent par milliers sur les plages chaque printemps pour pondre leurs œufs, ces trilobites auraient pu se regrouper saisonnièrement dans les eaux peu profondes pour se reproduire. La seconde est celle d’une concentration de nourriture abondante à cet endroit précis du fond marin, autour de laquelle plusieurs individus se seraient rassemblés en même temps.
Ils marchaient, s’arrêtaient, se cachaient et chassaient
Sur plusieurs surfaces distinctes, les chercheurs ont relevé une scène de vie saisissante figée dans la roche. On voit d’abord une longue piste de pas, deux rangées parallèles d’empreintes de pattes laissées par un trilobite en marche. Puis la piste s’interrompt brusquement. À l’endroit de l’interruption apparaît une empreinte de repos. Puis la piste reprend. Marche, arrêt, marche. Cette séquence est documentée sur au moins trois spécimens distincts.
Cette alternance met en évidence un comportement de chasse à l’affût. Le trilobite avançait sur le fond, détectait la présence d’une proie à proximité, s’immobilisait et s’enfonçait partiellement dans le sédiment pour masquer sa présence, puis repartait. Les traces des proies probables sont visibles sur ces mêmes dalles: des empreintes de bivalves, des terriers de vers polychètes et des traces d’organismes détritivores.
«Ces trilobites pouvaient marcher, s’arrêter, se cacher dans le sédiment. Ce n’étaient pas des animaux passifs. Ils avaient des stratégies et adaptaient leur comportement en fonction de ce qui se passait autour d’eux», résume Wahiba Bel Haouz.
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D’après l’étude, ces chasseurs étaient eux-mêmes chassés. Sur les mêmes dalles figurent des traces sinusoïdales correspondant aux mouvements de poissons cartilagineux nageant au-dessus du fond. Se fondre dans le sédiment avait donc une double utilité: débusquer une proie ou échapper à un prédateur. Les deux comportements peuvent expliquer la même séquence de traces.
L’assemblage contient par ailleurs des spécimens de Cruziana lobosa, une trace de locomotion différente, en forme de double sillon sinueux, laissée par un trilobite se déplaçant sur le fond en remuant ses pattes. Cette trace était connue des scientifiques depuis les travaux du paléontologue allemand Adolf Seilacher en 1970. Son enregistrement le plus récent connu dans la littérature datait du Dévonien moyen. Les spécimens du Tafilalt, datés du Famennien, au Dévonien supérieur, constituent la plus jeune occurrence mondiale connue de cette trace, repoussant son histoire de plusieurs millions d’années.
On apprend que ces traces ont été produites dans les derniers millions d’années du Dévonien, à quelques milliers d’années seulement d’une extinction de masse qui a anéanti une grande partie de la faune marine à la fin de cette période. Les trilobites ont payé un lourd tribut à cette crise. Leur diversité s’est effondrée. Ils ne s’en sont jamais remis et ont disparu définitivement 100 millions d’années plus tard.
C’est précisément l’approche de cette catastrophe qui a préservé les traces. Les épisodes répétés d’appauvrissement en oxygène des eaux de fond ont paralysé l’activité des organismes fouisseurs qui auraient normalement retravaillé et détruit les empreintes. L’anoxie intermittente a fonctionné comme un conservateur naturel, gelant dans le grès des scènes de vie marine vieilles de 358 millions d’années.
L’Anti-Atlas oriental n’a pas fini de livrer ses secrets. Une publication sur d’autres découvertes dans la même région est attendue prochainement, selon Wahiba Bel Haouz.










