Depuis sa fondation en 1974, la galerie Nadar s’est construite principalement autour de la peinture, de la sculpture et de la gravure. La photographie y avait pourtant sa place: selon le journal d’exposition, des artistes comme Mohamed Benaïssa, Alyph, Jean-Michel Zurfluh ou Daoud Aoulad-Syad ont contribué à son histoire photographique dès les premières années, sous l’impulsion de sa fondatrice Leïla Faraoui. Mais jamais, jusqu’à présent, la galerie n’avait programmé une exposition réservée exclusivement à ce médium.
Le journal d’exposition confirme l’importance de NADARI pour une galerie qui entend «réaffirmer son attachement» à la photographie au moment précis où Casablanca «voit émerger de nouveaux espaces dédiés» à cette discipline.
NADARI, la première exposition exclusivement photographique de la galerie Nadar, inaugurée le 10 juin à Casablanca
NADARI, inaugurée le 10 juin, signifie en arabe «mon point de vue». Comme l’explicite le journal d’exposition, «chaque image présentée est le fruit d’un regard singulier, d’une sensibilité propre et d’une manière particulière d’habiter le réel».
La galerie réunit plusieurs générations de photographes autour d’une même question transversale: «comment regardent-ils le monde?» La réponse n’est, évidemment, pas uniforme. Les approches, les sujets et les méthodes divergent fortement d’un photographe à l’autre, mais le journal d’exposition identifie une exigence commune: «observer, comprendre et transmettre».
Les dix photographes rassemblés couvrent un écart générationnel de plus de trente ans. Daoud Aoulad-Syad, né en 1953 à Marrakech, est à la croisée du documentaire et de la poésie. Il explore «les paysages, les territoires populaires et les mémoires du Maroc» à travers un regard qualifié d’humaniste, selon sa biographie. À l’autre bout de la ligne temporelle, Issam Chorrib représente la génération montante. Photographe documentariste basé à Casablanca, lauréat du 2ème prix de la Fondation CDG de la Jeune photographie en 2026, il développe une esthétique noir et blanc à haut contraste que sa biographie qualifie de «cinématographique».
Pour NADARI, Issam Chorrib présente une série sur Derb Nzala, un quartier casablancais en cours de démolition dans ses clichés. «Quand je suis entré dans ce quartier, j’ai pensé aux Palestiniens, aux Libanais, à toutes ces personnes déplacées de chez elles ou de leurs pays, comment elles se sentent. Presque le même sentiment.» Pour lui, ces images témoignent de «la résistance des gens contre tout ce qui leur est imposé», nous confit-il.
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Entre ces deux pôles, les profils sont variés. Jamal Hammami, photographe belgo-marocain né à Casablanca en 1961 et basé à Bruxelles, conduit depuis plus de 30 ans une recherche sur les formes et les usages de l’image photographique. Jean-Michel Zurfluh, né à Casablanca et journaliste, cumule dix années de recherches photographiques et d’investigations sur l’évolution architecturale de Casablanca.
Isabelle Bauer Akdime travaille à la fois sur la prise de vue directe et sur le photomontage numérique. Pour le montage, elle nous décrit sa méthode: «Je prends entre 20 et 30 photos d’un même lieu et je fais de la découpe, du collage, mais numériquement.» Ses photographies du Chellah, prises en 2014 avant les travaux de rénovation du site, fixent l’état du monument à un moment donné: «On voit l’érosion des pierres, on voit l’érosion du revêtement, on voit les siècles passés.» Son regard porte «particulièrement sur les lieux abandonnés dont elle restitue les vies oubliées en y captant les articulations des lignes et des volumes», résume sa biographie.
Abderrahmane Doukkane, né en 1983 à Casablanca, a commencé par documenter l’oued Bouskoura, cours d’eau lié à son enfance et à l’histoire familiale. Le projet a progressivement élargi son champ: «Je me suis retrouvé à suivre l’histoire de Casablanca, sa mémoire, son architecture.» Il décrit la ville comme «un laboratoire d’architecture internationale» et reconstruit, à travers la photographie, l’archive et l’enquête de terrain, l’histoire d’un fleuve aujourd’hui disparu.
Yasmine Hatimi, née à Casablanca, formée à la photographie et à la cinématographie à Madrid, est revenue au Maroc en 2013. Son travail, associant photographie, archives et écriture, interroge «les notions d’identité, de mémoire et de genre». Charaf Lahib, documentariste, retourne aux paysages ruraux de sa région d’origine. Il présente en 2026 son exposition personnelle The Red Poppies, Fragments of Memory à Casablanca. Mehdy Mariouch, né en 1986 et formé aux Beaux-Arts de Casablanca, construit un récit photographique «centré sur la disparition des êtres et des lieux», articulé autour des notions «d’abandon, d’oubli et de transmission».
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Mehdi Gharnit, professeur d’histoire-géographie au Lycée Lyautey de Casablanca depuis 2010, photographie depuis 15 ans les gravures rupestres de l’Anti-Atlas. Autodidacte en photographie, il a délibérément saturé les couleurs dans ses images: «Ma démarche artistique a été de redonner de la couleur aux gravures comme elles pouvaient éventuellement l’être il y a 10.000 ans».
Selon le journal d’exposition, le travail de Jamal Hammami travail questionne «les nouvelles formes de construction de l’identité et les relations complexes entre image, présence et reconnaissance», autrement dit, ce que révèle l’acte de se photographier soi-même dans la société contemporaine.
En consacrant pour la première fois une exposition entièrement à la photographie, la galerie Nadar s’implémente dans la structuration du secteur marocain. Abderrahmane Doukkane le formule: «Au Maroc, il n’y avait pas de galeries spécialisées dans la photographie. Maintenant nous avons un musée national de la photo à Rabat et il y aura l’inauguration d’un musée de la photographie dans la médina.»







