Loubna Abidar: «j’assume mon passé et voici comment j’ai lutté contre mes addictions»

Loubna Abidar, actrice. (K.Essalak/Le360)

Le 08/11/2026 à 13h36

VidéoÀ l’affiche d’«Autisto», de Jérôme Cohen Olivar, Loubna Abidar incarne Malika, une mère qui élève seule son enfant autiste après le départ de son mari. Son retour au cinéma marocain, son livre «La Dangereuse», son combat contre l’addiction: la comédienne se confie sans détour.

Avec «Autisto», Loubna Abidar renoue avec le cinéma marocain après dix années durant lesquelles elle a poursuivi sa carrière en France, sur grand et petit écran. À l’origine de ce retour, la productrice Zhor Fassi-Fihri, qui lui a confié ce rôle après avoir lu son livre, par solidarité autant que par confiance en son talent.

Dans cet entretien, l’actrice évoque ce personnage de femme de fer, les tentatives de briser sa carrière et son regard sur le nouveau contexte politique. Elle se livre aussi sur son parcours de rétablissement face à l’addiction, qu’elle partage à visage découvert sur les réseaux sociaux, et sur ces anciens collègues qui lui ont tourné le dos avant de renouer le contact. Une parole directe, sans détour ni concession.

Le360: que représente pour vous le rôle de Malika dans le film «Autisto» de Jérôme Cohen Olivar, actuellement en salles?

Loubna Abidar: ce rôle incarne pour moi la force et la détermination d’une femme qui tient bon. Le film raconte l’histoire d’une mère dont le mari quitte le foyer après la naissance de leur enfant autiste. Ce personnage a profondément changé ma vie. Je remercie Jérôme Cohen Olivar de l’avoir écrit et de m’avoir choisie pour l’incarner.

Y a-t-il des points communs entre votre parcours et l’histoire de Malika?

Ce sont deux histoires très différentes. À la première lecture du scénario d’«Autisto», je n’ai pas vraiment compris ce que vivait Malika. C’est en m’engageant auprès d’une association consacrée à l’autisme que j’ai mieux saisi les réalités de ce trouble et les situations de handicap qui peuvent y être liées. Ce rôle n’a donc pas de lien direct avec ma vie personnelle.

«Ce personnage a profondément changé ma vie. Je remercie Jérôme Cohen Olivar de l’avoir écrit et de m’avoir choisie pour l’incarner.»

—  Loubna Abidar.

Zhor Fassi-Fihri a expliqué vous avoir choisie en raison des épreuves que vous avez traversées. Comment accueillez-vous ses propos?

Zhor Fassi-Fihri a fait preuve de beaucoup de modestie. C’est une grande lectrice, qui connaissait mon livre, La Dangereuse. Elle m’a choisie par solidarité et parce qu’elle avait confiance en moi. Pendant dix ans, j’ai été censurée et mise à l’écart de mon pays. On entend souvent dire que «la femme est l’ennemie de la femme». Par son geste, Zhor Fassi-Fihri m’a montré tout le contraire.

Cette nouvelle expérience cinématographique marque-t-elle une rupture avec vos rôles précédents ou s’inscrit-elle dans leur continuité?

C’est une renaissance, celle de mon retour au Maroc, mais pas un changement de convictions. La provocation ou l’ostentation existent dans la société; pour ma part, je poursuis mon chemin, fidèle à moi-même.

Pourquoi avoir intitulé votre livre «La Dangereuse»? En quoi seriez-vous dangereuse?

Je ne suis pas dangereuse en moi-même. Ce titre renvoie au regard que certains extrémistes portaient sur moi à l’époque. Selon moi, ils comprenaient mal l’islam et ont cherché à briser ma carrière au Maroc. J’ai ensuite réussi à poursuivre mon parcours en France, au cinéma et à la télévision. La Dangereuse fait écho à cette histoire.

Quel regard portez-vous sur le nouveau contexte politique et l’accès de femmes comme Fatima Ezzahra El Mansouri à des postes clés? Cela ouvre-t-il des perspectives pour votre parcours artistique?

Fatima Ezzahra El Mansouri est d’abord une Marrakchie comme moi. Je pense qu’elle œuvrera pour l’ensemble du Maroc, dans tous les domaines. J’espère que cette dynamique bénéficiera aussi à mon parcours artistique, à travers une vision progressiste des libertés et du développement du pays.

«Au fil de ces dix années, l’addiction m’a isolée et ma santé psychique s’est dégradée, avec des épisodes dépressifs et des troubles de l’humeur.»

—  Loubna Abidar

Vous évoquez ouvertement votre rétablissement face à l’addiction sur les réseaux sociaux. Pourquoi avoir choisi de partager cette expérience avec votre public?

Au début, j’avais peur. Je manquais de soutien et de conseils pour changer de vie. Quand j’ai trouvé le courage de faire le premier pas, j’ai voulu montrer qu’après dix ans d’addiction, il était possible de se relever. Puisque je n’avais trouvé personne pour m’aider à l’époque, je souhaitais devenir ce rayon d’espoir pour les autres.

Aujourd’hui, j’anime un groupe WhatsApp destiné à soutenir des jeunes filles en difficulté, accompagnées par des psychiatres et des thérapeutes. Je n’ai pas honte de mon passé et je ne me cache pas. Il m’a fallu du courage pour en arriver là. Je suis fière de parler de mon sevrage à visage découvert, contrairement à d’autres.

Les difficultés que vous évoquez — addiction, dépression et trouble bipolaire — sont-elles apparues avant ou après la sortie du film «Much loved», réalisé par Nabil Ayouch?

Après la sortie du film. J’étais très fragile et je traversais une période difficile. Lors de soirées, on m’a fait découvrir des substances dans lesquelles j’ai trouvé un faux réconfort. Au fil de ces dix années, l’addiction m’a isolée et ma santé psychique s’est dégradée, avec des épisodes dépressifs et des troubles de l’humeur. C’est aussi pour cela que j’ai choisi de témoigner de mon parcours de rétablissement.

Constatez-vous aujourd’hui une amélioration de votre santé physique et mentale?

Oui, je le vois dans l’état de ma peau et de mes cheveux, mais aussi dans mon équilibre psychologique. Mes relations avec ma famille et mes amis se sont également nettement améliorées.

Comment vos anciens collègues et amis du milieu artistique ont-ils réagi à votre retour et au succès du film?

Beaucoup m’ont contactée, mais je ne réponds pas à tout le monde. Je garde le contact avec quelques personnes, comme Zhor Fassi-Fihri et Nadia Konda, pour lesquelles j’ai beaucoup de respect. D’autres m’ont tourné le dos lorsque j’étais dans la tourmente, affirmant ne plus vouloir de moi. Aujourd’hui que la situation s’est améliorée, elles reviennent. Je ne souhaite pas renouer avec elles.

Quel message souhaitez-vous adresser à vos consœurs du milieu artistique?

Je vous souhaite à toutes beaucoup de réussite. Mais si je ne réponds pas à certaines qui cherchent aujourd’hui à se rapprocher de moi, qu’elles se souviennent d’une chose: on peut être une grande artiste sans faire preuve de la même grandeur humaine.

Par Ghania Djebbar et Khalil Essalak
Le 08/11/2026 à 13h36