Dinosaures les plus anciens du monde, sources thermales et gisement unique de ghassoul... Une équipe de chercheurs de l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès publie le premier inventaire scientifique du patrimoine géologique de la région Boulemane-Missour. L’étude identifie 42 sites, alerte sur les risques de dégradation et de pillage et propose des outils concrets pour un géotourisme durable.
L’étude, mise en ligne le 25 août, couvre le Moyen Atlas plissé central et une partie de la plaine de la Moyenne Moulouya. Elle est signée Kawtar Ech-Charay, Khadija Boumir, Ahmed Oussou, Mustapha Ouaskou et Driss Ouarhache, chercheurs au Laboratoire de géosciences, environnement et ressources associées (LGERA) de l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah.
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Selon l’étude, la région recèle un patrimoine géologique et paléontologique de rang mondial, mais reste marginalisée, peu étudiée et dépourvue de tout cadre de protection légale.
Quarante-deux sites recensés, 21 évalués en détail
Le travail s’est déroulé en trois étapes. Une évaluation préliminaire a d’abord permis d’identifier 42 sites d’intérêt géologique et géomorphologique le long de l’axe routier reliant Boulemane, Imouzzer Marmoucha et Missour. Une évaluation spécifique a ensuite classé ces sites en deux catégories, 29 géosites qui documentent l’histoire géologique de la région et 13 géomorphosites qui font état des formes du relief et des processus qui les ont façonnés.
La dernière étape, quantitative, a porté sur les 21 sites les plus représentatifs, soit 15 géosites et 6 géomorphosites. Chacun a été noté selon sa valeur scientifique, éducative, géotouristique, écologique, culturelle et esthétique, ainsi que son risque de dégradation. Les résultats révèlent des valeurs scientifiques et éducatives très élevées, souvent supérieures à 80%, pour un risque de dégradation globalement modéré.
Le terrain s’y prête. La zone d’étude illustre l’histoire géologique du Moyen Atlas du Trias au Quaternaire, avec ses quatre grandes rides anticlinales orientées NE-SO. Le Jbel Bou Naceur y culmine à 3.326 mètres, deuxième sommet du Maroc après le Toubkal, tandis que le Bou Iblane atteint 3.172 mètres et le Tichoukt 2.793 mètres.
Boulahfa, un gisement de dinosaures de portée mondiale
Parmi les sites inventoriés, le gisement de vertébrés de Boulahfa occupe une place à part. Situé sur le flanc oriental du synclinal d’Oudiksou, au sud de Boulemane, il a livré ces dernières années une série de découvertes retentissantes.
On y a mis au jour Adratiklit boulahfa, premier stégosaure découvert en Afrique du Nord et l’un des plus anciens du monde, ainsi que Spicomellus afer, premier ankylosaure africain et le plus ancien connu à ce jour. Le site a également révélé le plus ancien fossile de dinosaure cérapode au monde et trois dents des plus anciens sauropodes turiasauriens d’Afrique.
La reconstitution de Spicomellus afer. (Crédit: Matthew Dempsey)
Les fouilles se poursuivent sur place pour exploiter pleinement cette richesse paléontologique. Mais les auteurs tirent la sonnette d’alarme. Certains sites fossilifères sont menacés par le pillage et le trafic illicite, une dégradation qui compromet leur rôle scientifique, éducatif et géotouristique. L’étude plaide pour une stratégie de géoconservation urgente, en particulier pour les zones à restes de dinosaures fossilisés.
Un ossement de Spicomellus mis en vente.
L’inventaire recense bien d’autres curiosités. Le village d’Aït Bazza, près d’Imouzzer Marmoucha, conserve des empreintes tridactyles de dinosaures et des pistes de sauropodes. Le Jbel Ghassoul, près de Ksabi au sud-ouest de Missour, abrite le seul gisement connu de ghassoul au monde, cette argile saponifère utilisée depuis l’Antiquité dans les produits cosmétiques marocains. S’y ajoutent la grotte d’Ifri Oussaid, site le plus riche du Maroc en restes d’ursidés, les sources de Tataw et de Skhounat, les cheminées de fée de Dwira ou encore les canyons d’El Borj.
L’apport le plus novateur de l’étude réside dans l’intégration d’une analyse de capacité de charge touristique, adaptée pour la première fois à un territoire dépourvu de protection légale. Le principe consiste à calculer, site par site, le nombre maximal de visiteurs quotidiens supportable sans dommage, en croisant des facteurs physiques, sociaux, environnementaux et de gestion.
La démonstration a été menée sur la cascade d’Imouzzer Marmoucha, site le plus fréquenté et le plus vulnérable de la région, avec le risque de dégradation le plus élevé de l’inventaire, évalué à 50%. Le calcul est éloquent. Si le sentier de 190,5 mètres pourrait théoriquement absorber 9.144 passages par jour, la prise en compte de l’érodibilité des sols, de la pente et des capacités de gestion locales ramène le seuil réel à 52 visiteurs par jour. Au-delà, le site se dégrade.
Ce que préconisent les chercheurs
L’exercice met aussi en lumière les carences du territoire. La capacité de gestion autour de la cascade est estimée à 38,6% seulement, soit un déficit de 61,4%. Transports limités, hébergement réduit aux familles d’accueil, absence de toilettes publiques, parking pour trois à quatre voitures, trois restaurants de qualité médiocre et un nombre de guides très restreint. Les auteurs y voient la preuve d’un besoin urgent d’investissement dans les infrastructures de base, la formation du personnel et la qualité des services.
L’étude souligne, par ailleurs, la richesse culturelle et écologique de la région. Le patrimoine immatériel amazigh y est vivace. Costumes traditionnels, folklore, artisanat et produits du terroir et de nombreux monuments funéraires protohistoriques parsèment le territoire. Les vastes steppes d’alfa abritent par ailleurs l’outarde houbara, espèce menacée qui fait l’objet de programmes de conservation et de réintroduction à travers deux stations d’élevage implantées dans la région.
Les chercheurs recommandent l’intégration de ces géosites dans les circuits touristiques régionaux et nationaux, avec la randonnée et le parapente comme activités phares. Ils présentent leur méthodologie comme un cadre reproductible pour d’autres régions marocaines au potentiel géologique inexploité, du Rif à l’Anti-Atlas. Une manière de rappeler que le sous-sol du Royaume, déjà reconnu pour son histoire géologique exceptionnelle, peut aussi devenir un moteur de développement socio-économique pour ses territoires les plus enclavés.



















