Tribune. «Écrire la lecture»

Professeur Abdeljalil Lahjomri.

Professeur Abdeljalil Lahjomri.

TribuneDans Les Compagnons indociles (Gallimard, 2026), le Professeur Abdeljalil Lahjomri signe une déambulation érudite et passionnée au cœur de sa bibliothèque intime, convoquant figures majeures et œuvres injustement oubliées. Portée par la plume critique et sensible de Dr Rabiaa Marhouch, écrivaine, éditrice et chroniqueuse, cette analyse explore une invitation lumineuse à «écrire la lecture»: redécouvrir les textes pour prolonger leur vie, affranchir la littérature des hiérarchies dominantes et réveiller notre désir de lire.

Le 02/11/2026 à 16h43

Le nouveau livre du Professeur Abdeljalil Lahjomri, Les Compagnons indociles, publié dans la collection «Continents noirs» de Gallimard et en librairie depuis le 8 octobre 2026, est une invitation à prolonger la vie des œuvres et à préserver certaines d’entre elles de l’oubli. Dans la postface, l’écrivain résume le projet de son livre en citant Roland Barthes: «Écrire la lecture, c’est faire entendre ce que la lecture a fait du texte» (Le Bruissement de la langue). Et Lahjomri de préciser: «J’ai voulu, dans ces cheminements, arpentages et conversations avec mes compagnons indociles, proposer sans détour mes horizons d’attente, ces lieux mouvants où le lecteur réécrit le texte».

Au fil des pages, le lecteur mesure parfois l’étendue de sa méconnaissance devant des titres que l’auteur présente comme essentiels, et pourtant injustement délaissés. Un discret sentiment de culpabilité affleure alors, bientôt relayé par le désir de partir à la rencontre de ces ouvrages, avec quelques interrogations en tête: comment, et dans quelles circonstances, certaines œuvres finissent-elles par s’effacer de notre horizon littéraire? Et selon quels critères les remettre en selle?

Lire Lahjomri donne envie de découvrir ou de redécouvrir des œuvres: celles qu’il évoque, celles qui sont tombées dans l’oubli, celles qu’on a déjà lues et celles qu’on n’a pas encore ouvertes. C’est bien cette alchimie qui fait la force de son livre: éveiller la curiosité, bousculer les certitudes et suggérer de nouveaux horizons de lecture.

Ouvrons donc ce livre et voyons ce qu’il nous réserve.

La bibliothèque des indociles

Prolonger, en tant que lecteur, la vie des livres que l’on a lus, arpenter les sentiers battus de l’histoire littéraire et explorer ses zones d’ombre, mais pour quoi faire? Sans doute pour «saluer l’art d’écrire avant de se taire», ce moment où l’auteur effectue son «passage du verbe au silence», confiant désormais son livre aux bons soins des lecteurs et du temps. Quand l’auteur se tait et que le lecteur prend le relais, parfois, une nouvelle œuvre peut surgir. C’est au terme de ce cheminement que Les Compagnons indociles a vu le jour.

Encore faut-il rappeler que le silence n’est plus aujourd’hui un rite religieusement observé dans le monde littéraire. Les livres s’accompagnent désormais d’un cortège d’entretiens, d’interviews, d’apparitions médiatiques et de commentaires de leurs auteurs. À tel point que certains critiques se demandent si l’on n’a pas fini par substituer au livre l’auteur lui-même, devenu «audiovisualisé», et si le public ne connaît pas mieux le visage des écrivains que le contenu de leurs textes. Cette visibilité croissante des écrivains contraste avec le sort réservé à certaines œuvres, qui disparaissent progressivement de la mémoire collective. Mais le silence qui les entoure ne relève pas seulement de la réserve de leurs auteurs ou de leur absence médiatique. Il tient aussi aux conditions dans lesquelles les œuvres sont publiées, diffusées et reçues.

Dans certaines régions du monde, les écrivains bénéficient de circuits qui leur assurent une visibilité internationale, tandis que dans d’autres, notamment en Afrique, leur circulation demeure plus limitée. Il serait toutefois réducteur d’expliquer l’oubli par la seule absence de visibilité internationale: les écrivains oubliés ne sont pas nécessairement ceux qui sont restés dans l’ombre, pas plus que la surexposition contemporaine ne garantit le passage à la postérité.

Que reste-t-il alors d’un texte lorsque son auteur cesse de parler, de paraître, voire d’être lu ou vu? Peut-être faut-il compter sur un lecteur fidèle et passionné qui, un jour, le tire de l’oubli et nous donne le désir de le découvrir ou de le relire. C’est précisément ce qu’entreprend Lahjomri lorsqu’il prolonge le verbe au-delà de la parole écrite de l’écrivain et, parfois, au-delà du silence de l’histoire littéraire.

Parmi les œuvres qu’il remet en lumière figure Ishmaël ou l’Exil, de Zaghloul Morsy, dont il déplore le sort: «Ce roman, qui est pourtant l’un des rares à mériter de figurer dans les programmes d’études universitaires, est exilé dans “l’enfer” des oublis». Le roman «anticolonial» d’Henry de Montherlant, La Rose de sable, écrit en 1931, constitue un autre exemple, bien que son auteur soit une figure célèbre de la littérature française. Lahjomri signale les circonstances qui ont longtemps retardé sa publication: «Le récit se déroule au Maroc et toute l’histoire y est “marocaine”. L’auteur fut violemment critiqué pour cette “lâcheté” et cette “démission”. Il fit savoir que l’incendiaire ouvrage ne paraîtra que lorsque cette œuvre aura un statut de document “historique”, donc inactuel». Il regrette ainsi la méconnaissance d’un texte dont le destin contraste avec la notoriété de son auteur.

Mais les compagnons indociles de l’écrivain-chroniqueur ne sont pas tous des oubliés de l’histoire littéraire. Aux côtés d’auteurs moins connus et d’œuvres injustement délaissées, on rencontre des célébrités du monde des lettres: Umberto Eco, Éric Fottorino ou Henry de Montherlant, mais aussi des figures majeures de la littérature marocaine, comme Abdelfettah Kilito, Abdelkébir Khatibi ou Ahmed Sefrioui. Cette sélection n’est donc pas seulement un refuge contre l’oubli, mais aussi un espace où s’expriment la diversité des œuvres et la liberté du lecteur. Il affirme que «l’écriture, comme la lecture, requiert un art d’équilibre: savoir retrancher plus souvent qu’ajouter, émonder davantage qu’accumuler». Une exigence que semble illustrer la composition même des Compagnons indociles: quarante et un chapitres courts, précis et denses, où se croisent la mémoire et l’oubli, les admirations et les réserves, les œuvres du monde et celles du Maroc.

Le Maroc au cœur de la bibliothèque?

Si les horizons littéraires de Lahjomri sont multiples, le Maroc demeure l’un des centres de gravité de sa bibliothèque. Le pays y apparaît tantôt à travers ses propres écrivains, tantôt dans le regard des auteurs étrangers que Lahjomri ausculte, sensible à l’image que la littérature peut renvoyer de son pays, de son histoire et de sa culture, tout aussi attentif à la profondeur des liens que certains écrivains et penseurs ont tissés avec le Maroc. Il ne s’agit pas, dans Les Compagnons indociles, de traquer systématiquement les préjugés, mais d’exercer une liberté critique, capable aussi bien de contester les représentations qui déforment que de reconnaître celles qui éclairent.

Commençons par les écrivains, les langues et les mémoires du Maroc qui composent cette bibliothèque. D’abord, Mohamed Achaari, dont Lahjomri lit La Boîte des noms علبة الأسماء comme une déclaration d’amour à Rabat. La ville, ses quartiers, ses voix et ses souvenirs finissent par prendre le pas sur l’intrigue romanesque, nous confie-t-il. «À chaque fois que Chimrate s’exprime, c’est Rabat qui parle». Et le lecteur qu’il est se laisse lui-même entraîner dans ses propres souvenirs de la ville. La lecture devient alors une rencontre entre deux mémoires de Rabat, celle du romancier et celle de son lecteur.

Chez Aïssa Ikken, peintre, poète et romancier, la lecture du chroniqueur emprunte un chemin plus intérieur, celui de la blessure intime, du silence et de l’identité incertaine, notamment dans Je n’aurais plus rien pour me souvenir. Avec Abdelfattah Kilito et son essai Je parle toutes les langues, mais en arabe, il interroge les représentations de la littérature marocaine et les scories du regard colonial. Quant à Ahmed Sefrioui, longtemps jugé à l’aune des exigences politiques de son époque, Lahjomri lui rend justice insistant sur la liberté de l’écrivain et, au-delà des thématiques et de leur réception, la valeur proprement esthétique de l’œuvre. Il reconnaît même avoir changé d’avis à son sujet, une manière de rappeler que lire, c’est aussi savoir revenir sur ses propres jugements.

L’écrivain étend son voyage dans les différentes expressions de la littérature marocaine aux traditions poétiques. Dans un chapitre consacré au rapprochement entre le haïku japonais et l’izli amazigh, Lahjomri explore les correspondances possibles entre deux traditions poétiques éloignées par la langue et la géographie, mais réunies par leur brièveté, leur musicalité et leur puissance d’évocation. «Toute expression poétique recèle un fonds commun universel. On y croise une part de l’autre en soi», écrit-il. Cette formule pourrait à elle seule résumer l’esprit de toute sa bibliothèque: une littérature attentive à ses propres héritages, mais toujours disponible à la rencontre de l’autre.

Celle-ci accueille naturellement des écrivains et des intellectuels d’ailleurs, qui ont entretenu avec le Maroc une relation féconde, à commencer par Jacques Berque et Mohammed Arkoun. «Nos rencontres, nos échanges intellectuels et amicaux ont nourri en moi la conviction que cet homme était, au sens plein du terme, un fils de la Méditerranée», confie Lahjomri à propos de ce dernier. Et de rappeler cette déclaration d’Arkoun lui-même: «Vois-tu, ce pays est mon pays, le Maroc est aussi ma patrie». Au-delà de cette proximité, forgée par une trajectoire personnelle, c’est une certaine conception de la pensée qu’il salue chez l’islamologue et philosophe algérien, enterré à Casablanca: «Rendre hommage à Arkoun, c’est rappeler qu’il fut l’un des rares à croire encore à la force civilisatrice de la pensée».

Autre rencontre, celle de Claude Ollier, auteur «d’une littérature libérée des impératifs idéologiques», dont deux romans, La Mise en scène et Le Maintien de l’ordre, se déroulent au Maroc. Lahjomri voit en lui un écrivain qui a su rompre avec certaines représentations convenues du pays. «Il est, de plus, pour nous, lecteurs marocains, infiniment plus intéressant, car avec lui s’amorçait la fin de l’exotisme et la dénonciation de l’inintelligibilité d’un monde», précise-t-il. Il appelle de ses vœux une réédition de ces œuvres, «non seulement pour redresser les torts littéraires, mais pour rappeler aussi au lecteur que la littérature qui parle le mieux de son époque n’est peut-être pas forcément celle que la postérité retiendra».

Une manière de rappeler que la valeur d’une œuvre ne se mesure pas uniquement à sa notoriété ni à la place que lui réserve l’histoire littéraire dominante, dont les critères de consécration ne coïncident pas nécessairement avec les intérêts et les besoins de lecture d’autres sociétés, comme le Maroc. La question n’est donc pas seulement de savoir quelles œuvres sont oubliées ou retenues, mais aussi qui décide de leur place dans l’histoire littéraire, selon quels critères et à partir de quelle perspective.

Lahjomri évoque également d’autres écrivains étrangers qui, eux, semblent avoir manqué leur rencontre avec le Maroc et sa culture. Cette méconnaissance de l’autre fait écho à une réflexion qu’il développait déjà dans Le Maroc des heures françaises: «Nous vivons une sorte de tragédie de la connaissance. Tous les humanismes et philosophies à tendance universaliste se référaient à une connaissance de l’homme restreinte et partiale, à un idéal de l’homme à l’image de l’Occident».

Cette critique trouve une illustration dans sa lecture de Maurice Le Glay, notamment de son ouvrage Le Chat aux oreilles percées: histoire marocaine, où Lahjomri dénonce une littérature gagnée par l’idéologie du «berbérisme», qui cherchait à opposer les populations amazighes aux autres composantes de la société marocaine, dans une logique de fragmentation coloniale. Pour lui, cette œuvre «illustre l’échec de la littérature lorsqu’elle quitte le champ esthétique pour s’abandonner au politique, ou lorsqu’elle trempe sa plume dans l’encre – souvent saumâtre – de l’idéologie». Une idéologie qui a notamment nourri la politique coloniale dont le «dahir berbère» fut l’une des expressions.

Mais la fermeté du jugement ne conduit pas pour autant à souhaiter l’effacement de textes comme celui de Le Glay. Au contraire, il en appelle à leur réédition, à condition qu’elle s’accompagne «d’un appareil critique permettant une mise en contexte rigoureuse». Car, précise-t-il, «réhabiliter ces textes sans cette précaution reviendrait à ranimer les illusions d’une idéologie datée, celle d’une politique de la méconnaissance de l’autre et d’une littérature qui, en prétendant le représenter, n’en a souvent donné qu’une peinture tronquée qui a perpétué les rendez-vous manqués».

Ce regard critique de Lahjomri ne s’arrête pas à la littérature de l’époque coloniale. Il s’exerce aussi sur des œuvres contemporaines, comme Un territoire fragile, d’Éric Fottorino, dont il conteste certaines représentations du Maroc. À travers le personnage de Clara et sa relation conflictuelle avec Anas, son mari marocain, il relève une tendance à faire d’une expérience conjugale douloureuse le reflet d’une culture tout entière: «Quand Clara déteste Anas, fuit Anas, c’est tout le Maroc qu’elle rejette: sa culture, sa civilisation». Et Lahjomri de souligner que «la violence conjugale, la tragédie du couple, si universelles, ne sont pas l’apanage d’une culture ou d’une religion».

Ce qu’il met ici en question, c’est le glissement d’une histoire individuelle vers une généralisation culturelle, lorsque la fiction, au lieu d’éclairer la complexité des êtres et des sociétés, risque de reconduire les préjugés qu’elle devrait précisément permettre d’interroger. La liberté de l’écrivain n’exclut pas celle du lecteur et du critique, qui peuvent à leur tour questionner les stéréotypes véhiculés, les provocations et les partis pris de la fiction. C’est également dans cet esprit que Lahjomri aborde l’œuvre de Michel Houellebecq, notamment dans le chapitre «Et Houellebecq revient…».

Au-delà des représentations du Maroc par les écrivains étrangers, l’Académicien et Secrétaire perpétuel de l’institution marocaine de référence interroge aussi les rivalités littéraires maghrébines, les solidarités africaines et les critères de consécration internationale. Dans «Rachid Boudjedra, tel qu’en lui-même…», Abdeljalil Lahjomri tempère les déclarations du romancier algérien, rapportées par une dépêche de presse, dans lesquelles celui-ci revendiquait la supériorité de la création littéraire et artistique algérienne sur celle de ses voisins maghrébins, en invoquant notamment le nombre de publications en France et le rayonnement du Salon du livre d’Alger.

Lahjomri lui répond en rappelant les distinctions internationales obtenues par des écrivains africains. Évoquant le prix Goncourt, il écrit: «Depuis 2014, Leïla Slimani a ajouté la marocanité aux multiples parfums littéraires que le Goncourt peut et sait répandre». Il invite ainsi à changer de perspective: plutôt que de raisonner en termes de prestige national, mieux vaut considérer la consécration des écrivains à l’échelle continentale et exalter les réussites de Tahar Ben Jelloun, Marie NDiaye, Fouad Laroui, Mohamed Mbougar Sarr, Kamel Daoud…

Ces distinctions, si prestigieuses soient-elles, ne sauraient toutefois constituer l’étalon de la valeur des littératures du Sud ni servir à établir une hiérarchie entre elles. L’Académie du Royaume du Maroc honore aussi, même si l’auteur ne le signale pas dans ses «Compagnons indociles», les talents africains et mondiaux. À l’étroitesse du nationalisme littéraire et à la compétition des prestiges nationaux, Lahjomri oppose ainsi une appartenance africaine plus ample, attentive à la richesse et à la diversité des créations du continent. La valeur de ces écritures ne saurait, à ses yeux, se mesurer à l’aune des seuls circuits internationaux de consécration.

Cette position, Lahjomri l’avait déjà défendue avec constance, presque en solitaire, en prenant la défense de Yambo Ouologuem, longtemps considéré comme le paria de Sévaré, au Mali, après les accusations de plagiat qui brisèrent le destin littéraire de cet écrivain fondamental. Depuis les prises de position de Lahjomri, l’œuvre de Ouologuem a progressivement retrouvé une place dans le paysage littéraire: Le Devoir de violence a été republié en Europe, et également par une maison d’édition malienne, les Éditions Tombouctou, en 2024. La même année, un décret du gouvernement malien a donné à l’établissement universitaire public de la capitale le nom de «Faculté de lettres Yambo Ouologuem».

Les mots et leur pouvoir

Dans trois chapitres successifs, l’universitaire, l’éducateur et écrivain explore différentes facettes du langage et de son pouvoir, au fond celui du verbe et, par conséquent, de la littérature elle-même. Le pouvoir de dominer, de séduire, voire de manipuler, d’abord, à travers sa lecture de La Septième Fonction du langage, de Laurent Binet, un «polar sémiologique», comme son auteur aime à le qualifier, qui revisite, sur le mode de l’enquête policière, la mort accidentelle de Roland Barthes.

Dans ce roman où se croisent fiction, politique et sémiologie, la maîtrise du langage pourrait conférer à celui qui la détient un pouvoir presque illimité: convaincre les foules, remporter des élections, provoquer des révolutions ou bâtir des empires. Mais Lahjomri élargit la réflexion en convoquant la philosophe Judith Butler, pour qui les mots ne se contentent pas de décrire le monde: ils agissent sur lui, peuvent blesser, exclure, mais aussi devenir des instruments de résistance. Leur pouvoir dépend également de l’autorité de celui qui les prononce et du contexte dans lequel ils sont énoncés.

Cette idée fait aussi ressurgir chez Lahjomri un souvenir personnel: celui de l’enseignement de Roland Barthes à la faculté des lettres de Rabat, en 1970, et de son départ prématuré, épisode que Binet ne mentionne pas dans son roman. Tout lecteur marocain aurait aimé voir le célèbre sémiologue participer à une joute oratoire dans l’amphithéâtre Al Idrissi, confie Lahjomri. Une manière pour lui de prolonger à son tour la fiction et d’y inscrire une part de sa propre mémoire. Mais il pousse encore plus loin le jeu en imaginant une huitième fonction du langage: «Quand dire, c’est oublier de faire».

Une formule qui ramène la toute-puissance supposée des mots aux réalités plus incertaines de la politique, où les discours et les promesses ne se traduisent pas toujours en actes. Ainsi, Lahjomri ne se contente pas d’analyser le pouvoir du langage: il entre lui-même dans le jeu de la fiction, imagine une scène que le romancier aurait pu écrire et prolonge son invention par une nouvelle fonction du langage.

«Une belle illustration de ce que signifie «écrire la lecture»: faire du texte lu le point de départ d’une réflexion, d’un souvenir, voire d’une nouvelle création.»

—  Pr Abdeljalil Lahjomri

Dans Ishmaël ou l’Exil, de Zaghloul Morsy, le langage devient un lieu d’exil. À travers ce roman injustement oublié, Lahjomri interroge le rapport complexe des écrivains maghrébins à la langue française, cette langue de l’autre, héritée de l’histoire coloniale, qui peut devenir à la fois instrument d’expression et source de déchirement. Pour le personnage du roman, l’apprentissage de cette langue accompagne l’éloignement de son monde d’origine et l’expérience de l’exil.

Mais le paradoxe est aussi celui de l’écrivain lui-même, qui choisit de créer dans cette langue étrangère sans renoncer à son héritage. Lahjomri résume cette tension dans une formule saisissante: «La littérature maghrébine de langue française demeure une déambulation vertigineuse entre deux mondes, deux langues, deux exils». Il rappelle aussi, à la suite d’Abdelkébir Khatibi, que l’écriture dans une langue autre que la langue maternelle peut devenir un lieu d’invention et de singularité. La langue de l’autre n’est donc pas seulement celle de l’aliénation: elle peut aussi être transformée, appropriée, travaillée jusqu’à porter une voix nouvelle.

Enfin, le langage ne supporte pas l’abus. D’où l’art de se taire pour préserver l’essentiel. Il en est question dans le chapitre consacré au précepte de l’Abbé Dinouart et à L’Art de se taire, principalement en matière de religion, publié en 1771, dans lequel l’ecclésiastique glorifie la maîtrise de soi et les vertus du silence. Une réflexion d’une étonnante actualité à l’heure où les commentaires prolifèrent dans tous les domaines, au point de rendre «inaudible la parole essentielle».

On peut aussi y lire, en filigrane, une interrogation sur le monde littéraire contemporain, où le vertige de la visibilité menace parfois de transformer l’écrivain en Narcisse, au risque de voir l’autocélébration prendre le pas sur la création. L’abondance des discours, des publications et des manifestations artistiques ne garantit ni la qualité des œuvres ni la profondeur de la pensée. Lahjomri nous invite ainsi à cultiver «l’art de la réticence», non pour renoncer à la parole, mais pour lui rendre sa force et sa justesse. «La puissance des mots naît de leur rareté, non de leur profusion», écrit-il. Une leçon qui s’adresse à notre époque, où chacun semble sommé de s’exprimer sur tout, parfois avant même d’avoir pris le temps de réfléchir.

Une bibliothèque éclectique

Les Compagnons indociles ne sont pas un catalogue de livres lus. Ils disent ce que la lecture peut encore sauver de l’oubli, ce qu’elle peut transmettre, mais aussi ce qu’elle peut remettre en question. Ces compagnons sont indociles de différentes manières: certains résistent aux idées reçues, d’autres, au contraire, véhiculent des préjugés et s’aventurent sur les terrains de l’idéologie; d’autres encore dérangent les certitudes de leur lecteur, refusent les catégories, les orthodoxies ou les assignations. Mais c’est surtout la lecture qu’en fait Lahjomri qui les rend à nouveau vivants, les ouvre au débat et invite à les considérer autrement. Sa bibliothèque ne rassemble donc pas seulement des œuvres que l’on souhaite préserver ou qui suscitent l’admiration, mais aussi des textes qu’il convient de relire avec un esprit critique et vigilant.

De Michel Houellebecq à Ahmed Sefrioui, d’Umberto Eco à Abdelfattah Kilito, de Mohammed Arkoun à Claude Ollier, de Stven Pressfield à Dora Latiri, de Mohamed Leftah à Claude Esteban, les compagnons réunis par Lahjomri rendent le lecteur insatiable. Cette invitation à lire témoigne d’une grande liberté. Et cette liberté se retrouve dans l’écriture même de l’auteur.

Loin de la distance impersonnelle de la critique académique, l’universitaire mêle à ses analyses les souvenirs, les anecdotes, les confidences et les émotions que suscitent les œuvres. Il n’hésite pas à dire son admiration, son agacement, ses regrets, ni même à revenir sur ses propres jugements. Sa lecture devient ainsi une conversation vivante avec les textes, les écrivains, mais aussi avec sa propre mémoire et ses valeurs personnelles.

La présence de citations en arabe, de vers poétiques et de références à différentes traditions littéraires, notamment à la poésie amazighe, contribue à cette singularité. Dans ce livre écrit en français, d’autres langues, d’autres voix et d’autres imaginaires y trouvent leur place, comme autant de signes d’une culture littéraire qui ne se laisse enfermer dans aucune frontière linguistique.

Cette bibliothèque personnelle nous invite à reconsidérer notre propre histoire littéraire. Quels livres parlent le mieux de nous? Quels écrivains mériteraient d’être relus, redécouverts, réévalués? Et selon quels critères avons-nous construit les hiérarchies qui déterminent aujourd’hui ce que nous lisons, admirons ou oublions? Ces interrogations concernent directement l’enseignement et l’édition.

Quels textes transmettons-nous dans nos écoles et nos universités? Quelle place accordons-nous aux œuvres qui permettent de comprendre notre histoire, notre culture et les transformations de notre société? Et quelle politique éditoriale faudrait-il imaginer pour retrouver, rééditer, accompagner d’un appareil critique et remettre en circulation les livres qui ont compté dans notre histoire littéraire, ou qui peuvent encore éclairer notre présent?

Il ne s’agit évidemment pas de se détourner des littératures du monde, mais d’interroger les hiérarchies de visibilité qui régissent leur circulation: la survisibilisation de certains récits, portés par les circuits dominants de diffusion et de médiatisation, et l’invisibilité d’autres œuvres, d’autres voix et d’autres imaginaires. Ces déséquilibres se répercutent sur la représentation des cultures et des imaginaires du monde. Ils influencent les politiques éditoriales, les programmes d’enseignement et jusqu’à notre perception de la valeur des œuvres, mais aussi les représentations que nous construisons de nous-mêmes, de notre histoire et de notre culture. Une culture littéraire vivante doit donc pouvoir revisiter ses propres héritages, exercer ses choix et faire entendre ses voix et ses récits dans la conversation littéraire mondiale, sans laisser les hiérarchies dominantes décider seules de ce qui mérite d’être lu, étudié et transmis.

C’est peut-être là toute la liberté de cette bibliothèque: elle ne cherche pas à réunir des écrivains qui se ressemblent ni à imposer une cohérence à des œuvres qui n’en revendiquent aucune. Au fond, la question n’est peut-être pas tant de savoir ce qui réunit ces livres que de comprendre ce qu’ils ont fait de leur lecteur, et ce que ce lecteur, à son tour, en fait pour nous. Nous retrouvons ainsi Roland Barthes et cette idée qui éclaire tout le projet des Compagnons indociles: «Écrire la lecture, c’est faire entendre ce que la lecture a fait du texte». Lahjomri nous donne à lire ses lectures, mais surtout il nous invite à poursuivre et à enrichir les nôtres, à interroger nos choix, à revisiter nos héritages et à prendre part, à notre tour, à cette conversation sans fin avec les livres, nos chers compagnons.

Par Rabiaa Marhouch
Le 02/11/2026 à 16h43