Au fil des dernières années, Fatima Ezzahra Mahdar, a accompagné plusieurs adaptations de livres vers le cinéma et la télévision, avec des accords de développement autour d’œuvres publiées par de grandes maisons d’édition internationales comme HarperCollins et Simon & Schuster. Elle a également présenté ses projets à plusieurs studios majeurs, parmi lesquels Netflix, Disney, Sony, DreamWorks, WildBrain, Nickelodeon ou encore LAIKA.
Originaire de Khouribga, cette productrice créative et membre active de Women in Animation (WIA) et de la Children’s Media Association (CMA), développe actuellement «Aïsha Qandicha», un long-métrage d’animation inspiré de la célèbre légende marocaine. Dans cet entretien avec Le360, elle revient sur son changement de vie, sa passion pour le storytelling, sa dyslexie, les défis de l’animation et son ambition de porter les récits marocains sur la scène internationale.
Le360: aujourd’hui, vous êtes productrice créative et développez un long-métrage avec des collaborateurs de DreamWorks. Pourtant, rien ne vous prédestinait à cette carrière. Comment vous présenteriez-vous?
Fatima Ezzahra Mahdar: j’ai 34ans, je suis originaire de Khouribga et je suis diplômée de l’ISCAE en audit et contrôle de gestion. Pendant longtemps, mon parcours semblait m’orienter vers le monde de l’entreprise. Mais au fond de moi, il y avait une passion beaucoup plus ancienne: raconter des histoires.
Aujourd’hui, je développe des projets d’animation avec des artistes et scénaristes venus des quatre coins du monde. J’ai eu la chance d’échanger avec des professionnels de studios comme Disney ou DreamWorks et je travaille actuellement sur mon premier long-métrage d’animation, «Aïsha Qandicha». Mon parcours peut sembler atypique, mais il est finalement très cohérent: j’ai simplement fini par écouter ce qui me faisait réellement vibrer.
À quel moment avez-vous décidé de tout quitter?
Le déclic remonte à l’enfance. Petite, j’étais fascinée par Mulan. Ce personnage m’a profondément marquée parce qu’il ne ressemblait pas aux princesses traditionnelles. C’était une héroïne courageuse, imparfaite, qui affrontait ses peurs. Je ne le savais pas à l’époque mais c’est Mulan qui m’a donné envie de raconter des histoires.
Après mes études, j’ai rejoint plusieurs entreprises à Casablanca avant de poursuivre une partie de mon parcours à la Nanjing Audit University, en Chine. Sur le papier, tout semblait me conduire vers une carrière classique. Pourtant, malgré cette trajectoire rassurante, je sentais qu’il me manquait quelque chose.
À un moment, j’ai compris que seule l’animation me rendait véritablement heureuse. Avec le recul, je sais que ma formation en audit me sert énormément. Produire un film, ce n’est pas uniquement créer. Il faut aussi gérer des budgets, monter des financements, négocier avec des partenaires et piloter une production.
Vous avez évoqué votre neurodiversité. Comment cette particularité a-t-elle façonné votre regard?
Je suis dyslexique. À l’école, le simple fait qu’un professeur me demande d’écrire mon prénom au tableau devenait une véritable épreuve. J’avais déjà envie de raconter des histoires, mais, paradoxalement, j’éprouvais des difficultés à écrire. Cela m’a parfois valu des moqueries et m’a longtemps donné le sentiment d’être différente.
Avec le temps, j’ai compris que cette différence n’était pas un handicap, mais une force. Elle m’a appris à regarder le monde autrement. Ma neurodivergence me permet de percevoir des détails, des émotions et des nuances qui échappent parfois aux autres. Aujourd’hui, cette manière singulière de voir les choses est devenue l’un de mes plus grands atouts dans mon travail de création.
Lire aussi : «Maghariba Fi Samae»: une animation 2D pour honorer nos héros nationaux
Votre premier long-métrage s’intéresse à Aïsha Qandicha, figure mythique qui nourrit l’imaginaire collectif marocain depuis des générations. Pourquoi avoir choisi ce personnage?
Parce que tout le monde connaît Aïsha Qandicha... mais finalement, peu connaissent réellement son histoire. Enfant, comme beaucoup de Marocains, j’entendais parler d’elle comme d’un personnage effrayant. Puis je me suis demandé ce qui pouvait se cacher derrière cette légende. Avec ma co-autrice, nous avons voulu lui redonner une voix. Nous racontons son histoire de son point de vue et non à travers le regard que d’autres ont porté sur elle pendant des siècles.
Au-delà du folklore, c’est un récit profondément humain qui parle du deuil, de la maternité, de la culpabilité, de l’acceptation de soi et de la rédemption. Finalement, nous portons tous une part d’ombre en nous. D’une certaine manière, nous sommes tous un peu Aïsha Qandicha.
Vous êtes entourée de professionnels reconnus de l’animation internationale. Comment ces collaborations sont-elles nées?
Je travaille avec Alyssa Harden, superviseure de production chez DreamWorks, qui est ma partenaire en co-écriture et en co-développement. Nous collaborons également avec Chris Pearn comme producteur exécutif. Pour moi, ces collaborations prouvent qu’il n’existe plus réellement de frontières lorsqu’une histoire touche les bonnes personnes.
Aujourd’hui, nous sommes dans une phase essentielle: trouver les financements et les partenaires qui permettront au projet de voir le jour. C’est souvent l’étape la plus difficile pour un film d’animation.
Vous travaillez depuis le Maroc avec des équipes réparties entre Los Angeles, Tokyo et d’autres pays. À quoi ressemble votre quotidien?
Il faut avant tout être très organisée. Certaines réunions commencent à l’aube en raison du décalage horaire avec le Japon, tandis que d’autres se prolongent tard dans la nuit pour s’adapter aux États-Unis. Les journées sont longues, mais le plus difficile reste sans doute d’apprendre à gérer le rejet. Dans ce métier, on essuie énormément de refus. Un projet peut avancer pendant des mois avant d’être soudainement remis en question. Il faut apprendre à accepter ces revers sans perdre confiance en son histoire ni en sa vision.
Au Maroc et ailleurs, l’animation est souvent perçue comme un genre réservé aux enfants. Comment faire évoluer les mentalités ?
L’animation n’est pas un genre, c’est un langage cinématographique. Elle peut raconter des histoires légères comme des récits très profonds. Des réalisateurs comme Hayao Miyazaki au studio Ghibli l’ont démontré depuis longtemps. On peut parler de la guerre, du deuil, de la solitude ou de la famille à travers l’animation sans jamais perdre sa force émotionnelle. Le monde réel peut être sombre, et l’animation doit pouvoir refléter cette complexité. Les enfants sont capables de comprendre beaucoup plus qu’on ne le pense et c’est ce que les adultes doivent comprendre.
Vous racontez qu’un simple message envoyé à un showrunner américain pendant la pandémie de Covid-19 a changé le cours de votre carrière. Est-ce vraiment aussi simple?
C’est simple, certes, mais il faut oser. Pendant la pandémie, j’ai écrit directement à Bill Motz, le showrunner de The Ghost and Molly McGee de Disney Channel. Je lui ai expliqué très franchement que j’aimerais écrire pour sa série. À ma grande surprise, il m’a répondu.
Cette expérience m’a appris une chose: nous sommes souvent les premiers à nous imposer des limites. Le pire qui puisse arriver lorsqu’on frappe à une porte, c’est qu’elle reste fermée. Mais parfois, elle s’ouvre. Les studios recherchent constamment de nouvelles voix et de nouvelles histoires. Le Maroc possède un patrimoine narratif extraordinaire.
Au fond, quel est le message que vous souhaitez transmettre à travers vos films?
J’aimerais que les gens repartent avec davantage d’empathie. Nous sommes tous différents, mais nous partageons la même humanité. Personne ne devrait être exclu parce qu’il pense, ressent ou fonctionne autrement. Ma sœur par exemple, m’inspire énormément. Je retrouve une partie d’elle dans chacun de mes personnages. C’est elle qui m’a appris que raconter une histoire ne consiste pas simplement à enchaîner des événements.
Le storytelling est un acte de bienveillance. Si mes films peuvent aider quelqu’un à mieux comprendre l’autre ou à porter un regard plus humain sur le monde, alors j’aurai réussi ce que je voulais accomplir.




