Tout est parti d’une phrase. Prononcée par Abdelilah Benkirane lors d’un meeting partisan à Nouaceur, le week-end dernier, elle a, en quelques heures, fait resurgir un vieux contentieux au sein du Parti de la justice et du développement (PJD). Sur un ton offensant, Benkirane a intimé à Saâd-Eddine El Othmani de «rester chez lui» et de vaquer à ses activités scientifiques, lui reprochant de multiplier les sorties publiques au risque, selon lui, de «semer la confusion» au sein du parti.
À l’origine de cette sortie, un autre épisode. Dans une sortie médiatique, quelques jours auparavant, le ministre de la Justice et dirigeant du PAM, Abdellatif Ouahbi, avait relancé publiquement le débat sur la responsabilité d’El Othmani dans la signature, en 2020, de l’accord ayant accompagné la reprise des relations entre le Maroc et Israël. Ouahbi s’était notamment étonné que Benkirane n’ait pas pris de mesure contre son successeur alors que celui-ci avait signé l’accord en tant que chef du gouvernement.
C’est dans ce contexte que Benkirane a réagi à Nouaceur. La séquence diffusée sur les réseaux sociaux a rapidement fait le tour du web, avec, au centre de toutes les attentions, cette injonction adressée à El Othmani: «reste chez toi».
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Au sein du PJD, les propos du secrétaire général ont rapidement suscité des réactions. Plusieurs cadres ont pris la défense d’El Othmani, estimant notamment que le dossier de la normalisation ne pouvait être réduit à la responsabilité personnelle de l’ancien chef du gouvernement.
Sur les réseaux sociaux, l’ancien ministre de l’Emploi Mohamed Yatim a contesté l’opportunité de remettre la signature de l’accord de 2020 au centre du débat, tandis que Khalid Samadi, ancien ministre de l’Enseignement supérieur, a appelé à replacer cette décision dans son contexte et à tenir compte de ses différentes données. Mohamed Amine Dahaoui, membre du Conseil national de la jeunesse du PJD, a pour sa part appelé à ce que ce type de différend soit traité au sein des instances du parti, plutôt que de s’exposer sur la place publique.
Puis, mardi, Hassan Abbasi, ancien conseiller et directeur de cabinet de Saâd-Eddine El Othmani, a décidé de sortir du silence dans une vidéo consacrée aux propos de Benkirane. Et il ne s’est pas contenté de défendre son ancien patron. Il a entrepris de remonter le fil de plusieurs épisodes de l’histoire récente du PJD, contestant, point par point, certaines présentations faites par Benkirane.
Dans sa vidéo, Abbasi commence par rappeler les années durant lesquelles il affirme avoir travaillé aux côtés d’El Othmani. Son récit remonte notamment à 2013, lorsque le retrait du Parti de l’Istiqlal de la coalition gouvernementale avait plongé le gouvernement Benkirane dans une crise.
Selon Abbasi, dans le cadre des négociations sur l’entrée du RNI au gouvernement, Saâd-Eddine El Othmani aurait été pressenti pour laisser le portefeuille des Affaires étrangères à Salaheddine Mezouar et occuper, en contrepartie, celui de l’Éducation nationale. L’ancien conseiller affirme toutefois qu’El Othmani aurait renoncé à cette possibilité afin de contribuer à préserver la coalition gouvernementale.
Puis, en 2017, après l’échec d’Abdelilah Benkirane à former une majorité à l’issue des législatives de 2016, Saâdeddine El Othmani avait finalement été chargé de former le nouvel exécutif. Une succession que certains récits ont, depuis, présentée comme le point de départ d’une rupture entre les deux hommes. Abbasi conteste cette lecture. Selon lui, El Othmani aurait obtenu l’accord de Benkirane avant d’accepter la mission qui lui avait été confiée, avant que la question ne soit soumise aux instances du parti.
Une manière, pour l’ancien conseiller, de réfuter l’idée selon laquelle El Othmani aurait profité de la situation pour prendre la place de Benkirane.
Hassan Abbasi s’arrête ensuite sur le dossier qui a précisément déclenché la dernière passe d’armes entre les deux hommes: l’accord de 2020 relatif à la reprise des relations entre le Maroc et Israël.
Là encore, son argument consiste à rappeler les positions antérieures de Benkirane. Après l’annonce de l’accord, l’ancien chef du gouvernement avait publiquement défendu El Othmani et refusé de faire porter à celui-ci, à lui seul, la responsabilité de la décision prise alors qu’il exerçait ses fonctions de chef du gouvernement.
Mardi 6 octobre, Abdelilah Benkirane a finalement choisi de revenir publiquement sur ses déclarations.
Dans une mise au point publiée sur sa page Facebook, le secrétaire général du PJD affirme d’abord que l’extrait de son intervention lors du meeting de Mediouna a été tronqué. Il explique que ses propos intervenaient en réponse à ce qu’il qualifie d’«attaque lâche» d’Abdellatif Ouahbi.
Benkirane réaffirme surtout son estime pour son ancien compagnon de route, évoquant les décennies de travail qu’ils ont partagées et assurant lui porter «tout le respect et toute la considération», malgré leurs divergences dans l’appréciation de certaines situations et de certaines positions.
Sur le fond, cependant, il ne renonce pas totalement à son propos. Il maintient qu’il aurait été préférable qu’El Othmani s’abstienne de participer à certaines activités, celles-ci pouvant, selon lui, être exploitées par les adversaires du parti pour l’attaquer.
Puis vient la phrase destinée à calmer la polémique. Benkirane affirme que son appel public à El Othmani de «rester chez lui» n’avait pas pour objectif de l’offenser. «Si mon propos lui a pu constituer une offense, je lui confirme qu’elle n’était pas intentionnelle et je lui demande de bien vouloir m’en excuser», écrit-il en substance.
En voulant rappeler El Othmani à l’ordre, Benkirane a donc rouvert un dossier qu’il aurait peut-être préféré voir rester clos. Car les réactions venues de son propre camp ont surtout remis en lumière ses propres déclarations de 2020. La polémique, loin de s’éteindre avec ses excuses, a ainsi changé de cible.




