Tournée à Marrakech, la série suit trois amies d’enfance, incarnées par Sofia Belkamel, Rita Berrada et Aouatefe Lahmani (avec la participation de Siham Drissi, Rita Kassid et Mina Binebine). Les trois jeunes femmes se retrouvent dans les toilettes des bars les plus emblématiques de la nightlife marrakchie pour traquer un agresseur. Un scénario percutant qui déroule sa trame en sept épisodes courts, de 1′30 à 3 minutes, diffusés à raison de deux par semaine sur Liik puis disponibles en intégralité sur YouTube.
Depuis le début de sa diffusion, la série remporte un franc succès au point d’avoir été sélectionnée pour la 16ème édition du Marseille Web Fest en octobre 2026. Contactée par Le360, Sonia Terrab revient sur la genèse d’un projet qui a mis près de dix ans à voir le jour.
L’idée trouve sa source en 2017, avec sa websérie Marokkiat, dans laquelle la réalisatrice interpellait des femmes dans la rue pour qu’elles racontent une histoire intime, symbolique de la femme marocaine qu’elles étaient devenues. Les témoignages, recueillis en pleine émergence du mouvement MeToo, avaient touché des millions de personnes en ligne. «Mettre ces femmes debout dans la rue, c’était une manière pour elles de s’approprier cet espace public qui ne leur appartenait pas. Et poster les épisodes sur les réseaux sociaux, c’était aussi s’approprier cet espace du web, lui aussi extrêmement misogyne», explique Sonia Terrab.
Après la rue, la réalisatrice a voulu continuer à investir le web, mais en explorant un nouvel espace. Son choix s’est porté sur les toilettes des bars et des clubs, la nuit. «C’est l’un des seuls espaces de mixité sociale au Maroc. On y rencontre des filles, on rigole, on échange une blague, un rouge à lèvres. Ce sont toujours des moments un peu hors du temps, très précieux, souvent très drôles, parfois très émouvants. Il n’y a pas une fille à qui j’ai posé la question qui n’a pas une histoire à raconter là-dessus», confie-t-elle. Un lieu qu’elle décrit comme une véritable safe place, où se croisent des femmes de tous âges et de tous milieux sociaux, dans un Maroc qu’elle qualifie de «très fracturé socialement».
Pour Sonia Terrab, Toilettes de filles s’inscrit donc directement dans le prolongement de Marokkiat. «Je me suis dit que c’était parfait: dans la continuité de Marokkiat, pour continuer à investir le web, j’allais cette fois investir les toilettes de filles, la nuit», résume-t-elle. Même démarche de fond, donc, mais un nouveau terrain d’exploration. Après l’espace public de la rue, l’espace plus intime des toilettes de bars.
Pourquoi la fiction plutôt que le documentaire
Le projet a mis du temps à se concrétiser, notamment parce que les réseaux sociaux ont, entre-temps, changé de visage. «Les réseaux sociaux sont devenus de plus en plus violents, de plus en plus misogynes. C’est de plus en plus compliqué pour les femmes de prendre des risques, et je n’avais pas envie de les mettre en danger», relate Sonia Terrab. Filmer ce lieu en mode documentaire aurait, selon elle, dénaturé un espace qui reste sûr précisément parce qu’on n’y pénètre pas de l’extérieur: «Je n’avais pas envie d’être voyeuriste et de pénétrer avec ma caméra. Ça ne rendait service ni aux femmes que j’allais filmer, ni à ce lieu, qui est quand même sacré».
C’est ce constat qui a conduit la réalisatrice, avec sa productrice française Claire Leproust (déjà à l’origine d’El’Sardines, tournée en Algérie et diffusée sur Arte), à transformer le projet en fiction courte. «On s’est dit que la fiction et le format court, c’était peut-être une nouvelle manière de faire», résume-t-elle.
Une écriture à plusieurs mains, entre amies
Le scénario a été écrit collectivement, avec les trois comédiennes principales, amies dans la vraie vie et réunies à l’initiative de Sofia Belkamel. Sonia Terrab a construit les personnages en s’appuyant sur qui elles sont réellement, jusque dans l’improvisation pendant le tournage.
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«Sofia est vraiment influenceuse dans la vraie vie. Elle avait envie de pousser ce personnage à l’extrême, de le parodier, pour montrer à quel point la vie «fake» des réseaux sociaux peut être dénoncée», détaille la réalisatrice. Aouatefe Lahmani, humoriste de profession, a construit un personnage volontairement mythomane, mais aussi fragile et tiraillé entre deux cultures. «Elle est franco-marocaine, elle a toujours souffert d’avoir un pied entre ces deux rives, sans savoir parler la darija, de se sentir marocaine en France et française au Maroc», précise Sonia Terrab. Quant à Rita Berrada, cadre à Paris et comédienne à la ville, elle incarne une femme qui se bat pour ses rêves artistiques tout en restant retenue par les traditions familiales: «C’est une manière de montrer un enfermement, et en même temps une volonté d’émancipation».
Refuser le misérabilisme, choisir la fête
Le fil de l’intrigue, construit autour de la traque d’un agresseur, dont on ignore jusqu’au bout la victime réelle, reste volontairement un prétexte. Ce qui intéresse la réalisatrice, c’est ce qu’il révèle des rapports entre les trois amies. «Il y a une volonté de dénoncer les amitiés toxiques entre femmes. Elles n’hésitent pas à se lancer des piques, à se critiquer les unes les autres derrière leur dos. Mais dès qu’il s’agit de retrouver cet agresseur, elles redeviennent très solidaires. La solidarité prime face aux dangers qui guettent les femmes dans la nuit», explique-t-elle.
Sonia Terrab revendique aussi un refus du misérabilisme trop souvent associé aux femmes du Maghreb à l’écran: «J’avais envie de filmer la nuit, la fête, des filles qui s’éclatent. C’est très rare qu’on voie ça. Des femmes peuvent vivre des choses très compliquées et, en même temps, être dans la résilience, dans le rire, dans la joie et pas tout le temps dans les larmes, la violence ou le défaitisme».
Un format pensé pour l’époque du scroll
Le format a lui aussi connu plusieurs vies avec des épisodes de 13 minutes au départ, puis 5 minutes, avant d’aboutir, avec la monteuse Zoé Liénard, à des formats de 2 à 3 minutes. «Pour les réseaux sociaux, il faut des épisodes très courts, qui se dégustent comme des bonbons», résume Sonia Terrab, qui évoque l’essor des micro-dramas venus de Chine, un format qui commence à s’imposer en Europe. «On avait envie d’expérimenter ça au Maroc».
Un pari de pionnière, assume-t-elle, conscient que le public n’est pas encore complètement habitué à ce type de récit. Et pour cause, certains spectateurs, en découvrant les premiers épisodes, les ont pris pour de simples bandes-annonces. «Il faut qu’ils s’habituent à ce format d’un épisode qui raconte quelque chose, avec des personnages, une trajectoire, en deux ou trois minutes», note-t-elle. Malgré cette phase d’adaptation, les retours restent, pour l’heure, unanimement positifs.
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Mais Sonia Terrab tient toutefois à clarifier un point, sa série n’est en rien une adaptation de la pièce de théâtre A quel moment j’ai merdé?, jouée depuis octobre 2025. «Nous, on a tourné en mai 2025, avant la pièce de théâtre, et ça n’a absolument rien à voir. Le projet, nous le développons depuis presque dix ans, il est en fiction depuis trois ans», insiste-t-elle. Si certains thèmes se recoupent, les deux œuvres sont nées indépendamment l’une de l’autre. «C’est super qu’il y ait deux choses parallèles et complémentaires qui se fassent aujourd’hui. J’espère qu’il y aura encore d’autres concepts sur ce lieu-là, qui est très important dans l’imaginaire et le quotidien des Marocaines et des femmes partout dans le monde».
Connue également pour Résister pour la paix (coréalisé avec Hanna Assouline), et pour son premier passage à la fiction avec Les Jardins du Paradis (sélectionné au Festival International du Film Francophone de Namur, primé au Festival du Cinéma Africano de Milan), Sonia Terrab voit dans le web une manière de continuer à défendre bienveillance et sororité, sur un terrain souvent saturé de contenus misogynes. «Je veux continuer à faire du cinéma d’auteur, des films pour les festivals, mais j’ai aussi envie de toucher un public plus large, pour continuer à dire des choses essentielles et exister hors des sentiers battus», conclut-elle.




