Le tissu entrepreneurial marocain est en état d’urgence. Selon le dernier rapport de la Confédération marocaine des TPE-PME, repris par le magazine hebdomadaire Challenge, près de 150.000 entreprises ont disparu entre 2022 et 2025, dont 99% de très petites entreprises (TPE). En 2025, le rythme des défaillances a atteint un niveau alarmant, avec une cessation d’activité enregistrée toutes les dix minutes. Ces chiffres révèlent une crise profonde, où 70% des TPE ne survivent pas au-delà de cinq ans, malgré leur poids dans l’économie: elles représentent 97% du tissu productif national.
Les causes de cette hémorragie sont multiples et s’entremêlent. Le premier obstacle reste l’accès au financement. Moins de 5% des TPE parviennent à obtenir un crédit bancaire classique, faute de garanties suffisantes ou de bilans comptables structurés. Cette exclusion pousse 41% d’entre elles à basculer dans l’informel, non par choix, mais par nécessité. «Ce n’est pas une question de fraude, mais d’inadaptation du système», souligne Abdellah El Fergui, président de la Confédération, cité par Challenge. Les procédures administratives, la fiscalité et les lourdeurs bureaucratiques découragent les entrepreneurs, qui préfèrent souvent rester dans l’ombre plutôt que de s’engager dans un parcours perçu comme trop complexe et coûteux.
À cette précarité financière, s’ajoutent des retards de paiement chroniques. Plus de la moitié des TPE subissent des délais dépassant 90 jours, asphyxiant leur trésorerie. Par ailleurs, leur exclusion des marchés publics aggrave leur situation: leur part réelle dans les commandes publiques ne dépasse pas 10%, bien loin de l’objectif officiel de 20%. «Ce manque à gagner représente environ 30 milliards de dirhams par an», estime Abdellah El Fergui. Une estimation qui illustre l’ampleur des pertes pour un secteur déjà fragilisé. Le paradoxe numérique complète ce tableau inquiétant.
Si 97% des TPE ont accès à Internet, 80% d’entre elles n’ont aucune présence digitale structurée. Moins de 5% utilisent des outils d’intelligence artificielle, creusant encore davantage l’écart avec les entreprises mieux équipées. Cette fracture technologique les prive d’opportunités commerciales et les maintient en marge de l’économie moderne.
Pour briser ce cercle vicieux, la Confédération propose plusieurs pistes, énumère Challenge. D’abord, un accompagnement technologique via «TPE Voice», un agent d’intelligence artificielle conçu pour aider les dirigeants dans leur gestion quotidienne. Ensuite, la création d’un Groupement d’intérêt économique (GIE) national permettrait de mutualiser les garanties et d’améliorer l’accès aux financements et aux appels d’offres. Le rapport plaide également pour une représentation institutionnelle des TPE dans les instances décisionnelles, comme Bank Al-Maghrib ou la CNSS, et pour un plafonnement des délais de paiement à 30 jours afin de soulager leur trésorerie.
«La survie des TPE n’est plus un simple enjeu social, mais une nécessité économique urgente», insiste le rapport. Leur disparition massive menace non seulement l’emploi, mais aussi la résilience de l’économie marocaine dans son ensemble. Sans une action rapide et coordonnée, le pays risque de voir s’aggraver une crise qui touche déjà des centaines de milliers de familles et d’entrepreneurs. Les solutions existent, mais leur mise en œuvre nécessite une volonté politique forte et une refonte des mécanismes actuels. Entre réformes structurelles et innovations technologiques, le Maroc doit agir sans tarder pour éviter que son tissu entrepreneurial ne continue de se déliter, emportant avec lui une partie essentielle de son dynamisme économique.




