En ouvrant les travaux, Mohammed Haitami, président-directeur général du Groupe Le Matin, a justifié le choix d’Errachidia par la nécessité de tenir le débat au contact de la réalité qu’il décrit. Il a rappelé que le thème s’inscrivait dans le prolongement du discours du Trône du 30 juillet 2025, dans lequel le Souverain a affirmé qu’il n’y avait de place «ni aujourd’hui, ni demain, pour un Maroc avançant à deux vitesses».
Le dirigeant a appuyé son propos sur des données précises. Selon le Haut-Commissariat au Plan, la contribution de Drâa-Tafilalet au PIB national s’établit à 3%, contre 32,3% pour Casablanca-Settat et 15,5% pour Rabat-Salé-Kénitra. Un rapport de la Direction des établissements et entreprises publiques indique par ailleurs que 64% des investissements publics bénéficient à trois régions seulement.
Il a enfin cité l’ancien président de la région Marrakech-Safi selon lequel 94% des crédits d’investissement de la loi de finances relèveraient des administrations centrales, la part directement gérée par les régions ne dépassant pas 6%.
Ce diagnostic a servi de socle à un atelier préparatoire tenu en avril, après le Conseil des ministres consacré à la nouvelle génération de programmes de développement régional. Universitaires, responsables gouvernementaux, élus et chercheurs y ont défini les trois axes de la journée: gouvernance, attractivité, numérique, ainsi que plusieurs points d’attention transversaux: la conduite du changement, les écarts de capacités entre intervenants, l’effectivité de la déconcentration et les conditions de vie, qui déterminent la décision des cadres de s’installer durablement dans une région.
Gouvernance: «Les projets seront les mêmes, c’est la méthode qui change»
Le wali, directeur général des Collectivités territoriales, Jelloul Samsseme, a précisé ce qui distingue la nouvelle génération de programmes des précédentes: «Les projets seront les mêmes, mais c’est la méthode, la manière de les élaborer, de les concevoir, de les réaliser, de les évaluer». Il a articulé cette méthode autour de trois exigences, «la parole, la preuve, la confiance», en précisant que la confiance n’est pas un préalable mais un résultat: écouter les acteurs locaux, puis démontrer que cette écoute a été traduite en projets.
Sur le financement, il a indiqué que, sur une enveloppe de 210 milliards de dirhams, les collectivités territoriales apporteront 50 milliards, le reste relevant du budget général de l’État, l’ensemble étant soumis à évaluation et à audit. Il a également présenté des indicateurs à l’appui de l’argument de la disparité: l’indice de pauvreté multidimensionnelle est passé d’environ 13% en 2014 à environ 6,8% en 2024, mais l’écart entre urbain et rural subsiste, de 3% à 13%, certaines communes de Rabat-Salé-Kénitra dépassant 30%. Sur l’eau, il a affirmé qu’aucun des 47.000 douars du pays n’avait connu de rupture d’accès malgré une baisse de la pluviométrie de 70% par rapport à la normale.
Cette lecture par les résultats a été prolongée par Nouzha Bouchareb, experte en développement territorial, qui a plaidé pour l’abandon de l’évaluation par le taux de réalisation ou d’engagement au profit d’indicateurs territorialisés et ciblés. «Un projet n’est pas une construction, un projet, c’est un service», a-t-elle résumé, citant le cas des centres hospitaliers construits sans que la question du service effectivement rendu soit systématiquement posée.
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Mais cette insistance sur l’écoute et la co-construction a immédiatement rencontré son contre-exemple. Interrogé sur l’exercice des responsabilités transférées, Karim Achengli, président du Conseil de la région Souss-Massa, a répondu sans détour: à ce jour, aucune prérogative n’a été effectivement transférée. Il a illustré l’ambiguïté persistante par l’exemple des routes: la compétence régionale porte sur les routes non classées, mais aucun lexique des routes ne permet d’en établir le périmètre.
Abrou Hro, président du Conseil de la région Drâa-Tafilalet, a défendu une lecture plus positive de l’articulation entre échelons, affirmant avoir mené une concertation élargie associant élus, citoyens et syndicats autour du plan de développement territorial intégré, et exécuté un PDR de 18 milliards de dirhams, dont près de 3 milliards consacrés à l’eau potable.
Attractivité: la méthode se heurte à l’investissement privé
Si le premier panel a porté sur la gouvernance des politiques territoriales, le second a montré que les mêmes difficultés se retrouvent du côté de l’investissement privé. Adil Raïs, président de la commission Croissance des TPME et entrepreneuriat à la CGEM, a identifié un frein: la lenteur administrative, qui creuse l’écart entre la volonté affichée par les responsables politiques et l’expérience effective de l’investisseur. «Une facilitation, ce n’est pas seulement réduire le nombre de documents», a-t-il souligné, mais une compréhension différente de la demande du secteur privé. Il a ajouté un second frein, plus récent dans le débat: le déficit de main-d’œuvre lui-même, et non plus seulement de qualification, accentué dans certaines régions par l’émigration.
Karim Achengli a complété ce constat par une notion de vocation territoriale, assumant l’idée de régions «locomotives», comme Agadir pour Souss-Massa, et citant les cas de Taroudant, à vocation agricole, et de Tata, où la région mise sur l’énergie solaire et, à terme, l’hydrogène.
Le débat sur les infrastructures a suivi la même logique de sortie des silos. Abdelfattah Sahibi, secrétaire général du ministère de l’Équipement et de l’Eau, a résumé le changement d’approche: «Une route ne crée pas de richesse à elle-même». Il a cité en exemple le programme de voies rapides, dont la liaison Errachidia-Meknès réclamée par les élus locaux, et le port Nador West Med, autour duquel s’organisent autoroute, dédoublements routiers et zones industrielles. Sur l’eau, il a décrit un mix associant barrages, dessalement et réutilisation des eaux usées, et chiffré à 115 milliards de dirhams l’investissement du Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation, dont l’objectif est une couverture de 100% de la population.
Sabah Chraibi, co-présidente du Resofem, a relevé que la monographie de la région n’était pas actualisée, plusieurs données remontant aux années 2000-2004, rendant selon elle difficile toute promotion du territoire sans statistiques régionales fiables. Elle a également cité près de 600 coopératives dans la région, pointant du doigt l’absence de mise en visibilité des produits du terroir et des talents féminins, et mentionnant l’accès au foncier de production comme obstacle persistant.
Numérique: la compétence bascule vers les régions
En keynote, la ministre déléguée chargée de la Transition numérique, Amal El Fallah Seghrouchni, a présenté une approche «bottom-up» de l’équité territoriale, articulée autour de l’accessibilité citoyenne et du développement de l’économie numérique. Elle a indiqué que l’offre de services administratifs en ligne était passée de 120 à plus de 500, et annoncé la mise en service prochaine d’un e-Wallet regroupant les documents administratifs du citoyen. Sur l’offshoring, elle a chiffré 148.000 emplois directs et 27 milliards de dirhams en 2025, pour plus de 1.200 entreprises internationales implantées dans 8 des 12 régions.
Le troisième panel a précisé les conditions de la mise en œuvre au niveau local et c’est là qu’a resurgi la tension déjà observée dans les deux panels précédents: l’écart entre l’ambition affichée et les moyens réels des collectivités. Mohamed-Amine Souissi, directeur du développement des compétences de la transformation digitale à la DGCT, a rappelé qu’une loi impose la digitalisation des actes de service au citoyen à une échéance déjà dépassée, «on est déjà tous en retard», et justifié la mutualisation des ressources par l’hétérogénéité des situations: plus de 900 communes comptent moins de vingt fonctionnaires. Point le plus structurant de son intervention: la nouvelle loi organique en préparation confiera aux régions la compétence de la digitalisation, avec l’élaboration d’un schéma directeur porté par des sociétés de développement régional, dont deux ont déjà été créées.
Adnane Aboulalaa, directeur stratégie du groupe Maroc Telecom, a situé la couverture 4G à près de 100% de la population et plaidé pour des cas d’usage à forte valeur plutôt que pour la technologie en soi, citant la numérisation de l’état civil, qui recourt à l’IA pour traiter de grands volumes de documents manuscrits en arabe.
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Lamiae Benmakhlouf, directrice générale du Moroccan Information Technopark Company, a retracé le déploiement régional du modèle né à Casablanca en 2001, en insistant sur un point de méthode qui fait écho au premier panel: «On n’a jamais dupliqué, on a adapté le modèle aux vocations sectorielles et aux stratégies de chaque région». Elle a saisi la tribune pour adresser une demande directe au wali et au président du Conseil régional: lancer une étude pour un Technopark à Drâa-Tafilalet.
La journée a par ailleurs été marquée par la signature d’un accord de partenariat entre le Conseil de la région Drâa-Tafilalet, le Groupe Le Matin et le Groupe Al Omrane Drâa-Tafilalet, portant sur la création de kiosques de lecture régionaux, la co-organisation de rencontres de débat et l’édition d’ouvrages consacrés à la région.
Ce qui reste à démontrer
Les trois panels convergent, en creux, vers le même constat: les mêmes acteurs qui plaident pour l’écoute, la co-construction et l’évaluation par les résultats sont aussi ceux qui décrivent, dans la même journée, la bureaucratie, l’absence de données actualisées, des compétences encore mal délimitées et une main-d’œuvre insuffisante. La méthode annoncée et les obstacles constatés sur le terrain n’ont pas été présentés comme contradictoires par les intervenants eux-mêmes, mais ils dessinent un écart que le forum n’a pas cherché à masquer.
Les annonces, les financements et les projets sont désormais identifiés. La question qui demeure est celle que tous les intervenants ont, chacun à leur manière, reposée: les régions disposeront-elles réellement des compétences, des données et des outils d’évaluation nécessaires pour transformer ces ambitions en résultats mesurables? Jelloul Samsseme l’a résumé: il faut planifier, mesurer, agir, le tout en assortissant l’exercice d’une condition: avoir le courage de revenir et d’évaluer.




