La réforme du décret n° 2-22-431 du 8 mars 2023 avait tout pour transformer l’accès aux marchés publics. Avec 30% des contrats réservés aux PME, une dématérialisation totale des procédures et des mécanismes simplifiés, l’État marocain affichait clairement sa volonté d’ouvrir le jeu. En 2023, les TPME ont même capté 35% des marchés attribués. Pourtant, pour les jeunes cabinets de conseil, la porte reste largement fermée, indique le quotidien Les Inspirations Éco dans une analyse dédiée.
Le principal obstacle réside dans l’exigence systématique d’attestations de référence délivrées au nom de la personne morale. «Si une équipe cumule 15 ou 20 ans d’expérience, mais que la structure est nouvellement créée, cette expérience ne compte tout simplement pas au stade de l’éligibilité», explique Zineb Miloudi, Evaluation & Knowledge Lead chez A&K Advisors, citée par Les Inspirations Éco. Cette logique administrative privilégie l’ancienneté juridique à la compétence réelle. «Le marché public est conçu pour filtrer. Il n’est pas conçu pour donner de l’accès», analyse Eric Asmar, CEO de Happy Smala et fondateur de Dare Inc.
Les chiffres illustrent l’ampleur du problème. Le Conseil de la concurrence a identifié le manque d’expérience comme la principale cause d’exclusion des soumissionnaires dans les appels d’offres de services. Certaines administrations vont jusqu’à exiger que chaque membre d’un groupement fournisse ses propres attestations, ce qui empêche des alliances entre un cabinet établi et une jeune structure, lit-on dans Les Inspirations Éco. Les conséquences sont d’autant plus lourdes que la commande publique représente le plus gros acheteur du territoire. Les Établissements et entreprises publics (EEP) doivent investir 179,7 milliards de dirhams en 2026. «Des jeunes arrivent avec des idées porteuses de sens, des projets structurés. Ils n’ont pas de chiffre d’affaires à présenter, pas de références au nom d’une entité qui n’existe que depuis quelques mois. On leur impose pourtant les mêmes exigences qu’à des structures installées depuis vingt ans», dénonce Ahmed Haouaria, directeur exécutif de Douar Tech, également cité par le quotidien.
L’accès à la commande publique est pourtant crucial pour la trésorerie des petites structures. La commande publique est le seul segment où les délais de paiement sont maîtrisés: 18 jours en moyenne contre 125 jours dans le privé. Face à ce constat, les experts réunis lors du webinaire «Sip & Think» organisé par A&K Advisors le 5 mai 2026 ont proposé des solutions pragmatiques sans remettre en cause le décret de 2023, rapporte Les Inspirations Éco. «L’éligibilité devrait accepter les références au nom des experts-clés ou de l’équipe projet, à condition que leur implication effective soit garantie dans l’offre technique», défend Zineb Miloudi. Elle plaide également pour une proportionnalité des exigences. Pour les marchés à faible risque, une ou deux références pertinentes, sans seuil de valeur, devraient suffire.
Autre piste, le déploiement systématique des procédures simplifiées pour les marchés de services à faible et moyen risque. Eric Asmar propose quant à lui de «désacraliser les livrables» en permettant aux administrations de valider la publication d’extraits de travaux non confidentiels. Ahmed Haouaria, lui, appelle à des quotas ou dérogations pour les primo-soumissionnaires, «comme cela existe pour les jeunes entreprises innovantes». Dans un pays où plus de 98% des entreprises sont des TPME et où la commande publique représente le plus gros acheteur du territoire, l’enjeu dépasse le simple cadre concurrentiel. Il engage la capacité du Maroc à renouveler son vivier d’expertise et à faire de l’innovation un critère de choix, et non une variable d’ajustement.




