Le syndicalisme marocain à l’épreuve d’un dialogue social en crise

Lors d'une réunion de l'exécutif avec les partenaires sociaux, dans le cadre de la session d'avril du dialogue social, le 17 avril 2026.

Revue de presseEntre engagements non tenus, cadre juridique peu appliqué et précarisation du travail, les organisations syndicales peinent à peser dans un système où la concertation sociale reste plus formelle que réelle. Cet article est une revue de presse tirée du quotidien Les Inspirations Eco.

Le 21/04/2026 à 19h42

Alors que s’ouvre un nouveau round de négociations sociales, le rôle et l’influence des syndicats marocains suscitent des interrogations croissantes. Affaiblissement structurel, perte de représentativité, essoufflement organisationnel: les diagnostics varient, mais un constat s’impose. Si les centrales syndicales traversent une période de fragilité, celle-ci ne relève pas seulement de leurs propres limites. «Elle s’inscrit dans un environnement politique, économique et institutionnel de plus en plus contraignant, où le dialogue social, bien que consacré par les textes, peine à produire des résultats concrets», écrit le quotidien Les Inspirations Eco du 22 avril.

«Le problème ne réside pas dans les lois, mais dans leur mise en œuvre. Le cadre légal existe, fruit de décennies de négociations et d’accords. Mais il ne prend vie que s’il est activé par une volonté réelle de concertation», souligne Abderrahim Rammah, président du Forum marocain pour le développement social, cité par le quotidien. Or, c’est précisément cette volonté qui, selon de nombreux acteurs, fait aujourd’hui défaut.

Du côté de la Confédération démocratique du travail (CDT), le constat est sans équivoque. Pour Younès Firachine, vice-secrétaire général de la centrale, les difficultés du syndicalisme tiennent avant tout à l’absence d’un dialogue social «réel, régulier et productif». «Les rounds s’enchaînent, mais les syndicats peinent à y voir un espace capable de traiter les urgences sociales ou d’installer une méthode durable de concertation», déplore-t-il. La critique porte notamment sur le non-respect de la charte d’institutionnalisation du dialogue social, dont la session de septembre 2023, pourtant cruciale, n’a jamais eu lieu. «Cette absence n’est pas un simple retard, mais un signal politique», estime-t-on auprès de la CDT, qui y voit une remise en cause de la crédibilité même du processus.

«Au-delà du niveau central, la centrale syndicale pointe un autre angle mort : l’absence de déclinaison sectorielle et territoriale du dialogue social», note Les Inspirations Eco. «L’institutionnalisation devait se prolonger dans les entreprises et les territoires pour favoriser la conclusion de conventions collectives», rappelle Younès Firachine qui estime que sur ce terrain, les avancées restent marginales. Cette perte de densité se mesure aussi à l’aune des accords signés ces dernières années. Les textes du 30 avril 2022 et du 9 avril 2024, bien que symboliquement importants, voient leur application largement inaboutie. «Plus de 40% des engagements n’ont pas été honorés», affirme-t-on auprès de la CDT. Ce qui nourrit un sentiment de méfiance chez les syndicats. «Dans ces conditions, la négociation collective perd à la fois sa force symbolique et son efficacité pratique», précise la centrale syndicale.

Pourtant, les organisations syndicales rejettent l’idée d’un déclin irréversible. «La faiblesse actuelle ne relève pas d’un problème interne, mais d’un environnement défavorable», analyse la CDT. Plusieurs facteurs expliquent cette situation. D’abord, la précarisation croissante du travail, qui rend plus difficile l’organisation des salariés. Ensuite, un cadre des libertés syndicales jugé contraignant, avec des atteintes répétées aux droits d’association et de manifestation. «La baisse de l’adhésion syndicale ne peut être lue isolément. Elle s’inscrit dans un contexte où le travail lui-même devient plus discontinu, moins protégé, et donc plus difficile à encadrer par les formes classiques de représentation», souligne la centrale.

Abderrahim Rammah partage cette analyse. «Les débats sur la réforme du syndicalisme se concentrent souvent sur des aspects techniques, mais le vrai problème est ailleurs : dans la marginalisation du dialogue social, le non-respect du droit du travail et l’absence de volonté politique de traiter les questions de fond», souligne-t-il. Cette tension se manifeste aussi dans la question de la représentativité syndicale, notamment au Parlement. «Les mécanismes existent sur le papier, mais leur effectivité dépend des conditions dans lesquelles se déroulent les élections professionnelles. Mais, des dépassements persistent, notamment dans les petites entreprises, ce qui brouille la légitimité des syndicats», explique-t-il.

La crise actuelle du syndicalisme marocain est donc moins une crise de droit qu’une crise de méthode. «Les textes existent, les accords sont signés, les chartes sont posées, mais tout cela peine à se traduire en mécanismes réguliers, crédibles et productifs», résume Abderrahim Rammah. «Tant que le dialogue social restera intermittent, partiellement appliqué et insuffisamment institutionnalisé, les syndicats continueront d’évoluer dans un espace de plus en plus restreint», note-il. Une situation qui interroge non seulement l’avenir des organisations syndicales, mais aussi la capacité du système marocain à garantir une concertation sociale efficace et inclusive.

Par La Rédaction
Le 21/04/2026 à 19h42