Le vieillissement démographique au Maroc révèle une mutation sociétale majeure pour laquelle le pays n’est pas préparé, selon l’analyse de Mehdi Alioua, sociologue et doyen de Sciences-Po Rabat à l’Université internationale de Rabat, qui analyse le phénomène dans un entretien accordé au quotidien Les Inspirations Éco. Interrogé sur les dernières données du Haut-Commissariat au Plan, le chercheur souligne que si l’amélioration des conditions sanitaires et socio-économiques depuis 1960 a permis d’allonger l’espérance de vie, elle s’accompagne d’une transformation profonde des structures familiales qui fragilise la prise en charge des personnes âgées.
D’après le sociologue, le Maroc est passé d’un modèle de famille traditionnelle et communautaire à une prédominance de la famille conjugale et nucléaire. Ce changement d’organisation sociale favorise l’individualisation et la décohabitation, rendant les familles de moins en moins aptes à assumer seules le grand âge. «Lorsque les parents vieillissent, leurs enfants n’ont plus trop envie de s’en occuper comme à l’époque du toit commun», explique Mehdi Alioua, qui précise que l’éloignement géographique et les restrictions migratoires accentuent cette rupture. Face à ce constat, il estime indispensable l’intervention de l’État, des régions ou des communes par le biais d’aides à domicile et de dispensaires, d’autant plus que de nombreuses personnes âgées se retrouvent sans descendance.
L’analyse met également en évidence le poids disproportionné qui pèse sur les femmes, historiquement chargées du soin des aînés au sein du clan élargi, écrit Les Inspirations Éco. Avec la transition vers la famille moderne, les femmes se retrouvent aujourd’hui isolées. Le chercheur observe une transition d’un modèle d’endogamie vers une exogamie généralisée depuis l’indépendance, ce qui dissout le socle familial de proximité. «La charge des parents, les siens ou ceux du mari, plombe la possibilité d’émancipation des femmes. C’est une forme d’oppression déguisée», affirme-estime Mehdi Alioua, qualifiant cette structure de patriarcale mais non communautaire.
Sur le plan économique, le sociologue prévient que cette transition non anticipée génère un coût immense pour la société. En l’absence d’une couverture maladie universelle et performante pour les affections de longue durée, la solidarité familiale actuelle, qu’il qualifie de simple pansement, engendre un appauvrissement des ménages et une baisse de productivité. Sans une prise en charge collective pour les personnes isolées, il redoute une augmentation de la précarité extrême chez les seniors.
Pour Mehdi Alioua, le pays se trouve dans une forme de déni culturel face à ce qu’il décrit comme une révolution des mœurs où le sens même de faire famille a changé, un phénomène qui devrait s’accélérer avec la génération Z. Il appelle à une évaluation rigoureuse du financement des retraites et de la dépendance, ainsi qu’au développement urgent de structures d’hébergement spécialisées. Constatant le déficit actuel en gériatrie et en personnel qualifié, le sociologue conclut que la prise de conscience est tardive, accusant un retard de dix à vingt ans par rapport aux signaux déjà visibles lors du recensement de 2014.




